25.01.2012

La 24ème porte: L'intégrale

Calendrier de l'Avent.

Et s'il était temps d'ouvrir la 1ère porte.

Qu’y a-t-il derrière cette première porte?
Une malle.

Voici la version intégrale pour ceux qui en auront l'envie (et le courage) car il est plus facile de dérouler ce récit dans un ordre chronologique. Même si, cette fois encore, c'est un peu un calendrier de l'après :))) mais sur le fond et sur les souhaits, il reste d'actualité.

Avertissement: Cet écrit en 24 chapitres, est déposé à la SACD sous le titre « la malle d’E... et d’A... » et les photos à l’INPI. Il est diffusé aux fins de lectures et ne peut faire l’objet ni d’une diffusion ni d’une exploitation.

 

Porte I - Dans la malle d’E et d’A...

… Il y a la fin d’un siècle.

Moi, Be, diplômée de sciences-po Paris, titulaire d’une maîtrise de droit, d’une licence d’Anglais, ayant voyagé partout dans le monde et côtoyé les plus hautes personnalités.

J’avais rêvé. Rêvé de créer à défaut, bien sur, d’avoir pu procréer. A défaut? En réalité j’ai rêvé de créer à l’âge où d’autres pensaient à se marier ce qui ne m’a jamais intéressée.

Sauf que… une femme seule ne crée pas, soit elle pond soit elle reste stérile, a dead branch sur ces arbres généalogiques, aucune valeur sociale et une moindre valeur économique. Combien de femmes oubliées. Inutiles?

Ou alors pour créer il faut énormément de volonté. Surtout il faut un protecteur. Sure que le monde avait changé pour les femmes, je l’ai compris quand il était trop tard; car les hommes, surtout ceux de mon âge, préfèrent des femmes jeunes pour avoir l‘air plus jeunes que les femmes de leur âge. Au mieux on garde pour moi la tendresse d’un souvenir, celui d’une ancienne maîtresse, d’une femme que jadis on a désirée.

Je manquais de volonté. Jusqu’à ce que j’aie faim, jusqu’à ce que je sois contrainte, un peu tard il est vrai, de devenir un...
Survivor!

Si seulement cela m’était arrivé plus tôt. J’aurais été redoutable.
...Ca ne m’est pas arrivé plus tôt, tant mieux peut-être car j’aurais été redoutable. Une de ces femmes violentes et stressées au visage marqué à force d’être sur le qui vive.

Descente et remontée? Pas vraiment car pour le moment je suis une assistante. Au sein d’une PME. J’apporte des cafés à des personnes qui remercient d’une certaine façon: celle dont on remercie tout en considérant normal d’être servi. De la même façon qu’on serre la main. C’est une chose que je découvre. En tout cas, de l’autre côté de la barrière.

...Je réalise combien c'est douloureux toute une journée assise sur une chaise de bureau, avec juste une pause déjeuner. Surtout pour un oiseau qui fut en liberté.

Ca m’a sortie de la pauvreté. L’appauvrissement le plus total. Zéro. Niente. Faim parfois, quant au reste (une bonne coupe de cheveux, le moindre vêtement, les produits de beauté même les plus basiques, un magazine, une place de cinéma…), on oublie tout ce qui est bon et beau: sauf les musées et les rues de Paris.
Ce job est en train de m’aliéner. J’écris vite car si cela dure, je vais devenir amère et le travail aura échoué: le travail, celui qui durant ces mois d’extrême difficulté était en train de me « nortoniser » car je n’en voulais à rien ni à personne. L’amertume souille: aurai-je le courage de partir avant que cela arrive s’il y va de ma rédemption, du choix entre l’amour et la colère?

Car sans revenu j’avais peur. Maintenant je suis malheureuse. Et tout le monde est rassuré. Presque tout le monde, heureusement car durant cette période qui commence par une rupture et la mort de mon père, parce que j’ai eu très peur, parce que je me suis sentie seule, je me suis peu à peu reconstitué un environnement sur mesure, des grands pères, des pères, des cousins, des amies, des amis. Les hiérarchies et les niveaux d’affinités ainsi que mes critères ont été bouleversés. Définitivement même si personne, même pas moi, ne s’en rend encore compte.

Serais-je en train de remonter? Pour le moment au plan intellectuel, j’ai l’impression de régresser. Sans parler de ma liberté, de ma dignité. Ai-je bifurqué? Bifurcation définitive car vais-je oser bouger: tout le monde me le reprocherait?

Je vais devenir quelqu’un d’autre. Une simple exécutante.

Une bonne partie de mon entourage trouve ça courageux mais normal parce que ça les rassure pour moi… Pour eux? Je soupçonne certains de trouver que je suis à ma place. Pour d’autres encore que si ça peut rabattre mon caquet… Moi, l’intello.

Car je ne suis pas une créatrice, j’aurais bien aimé. Je suis une intello, j’ai une constante fringale d’apprendre, considérant que c’est pour ça que je suis venue sur terre. C’est d’une certaine façon cette soif de connaissance qui m’a conduite à la pauvreté, faute de plan de carrières, à force de refuser ce que je trouvais trop prosaïque. Mon idéal: être enfermée à vie dans la bibliothèque d’Alexandrie et dévorer tout ce que je peux, si une prison y ressemblait j‘y serais mieux que dans ma prison actuelle dont je sors certes le soir mais pour rentrer chez moi et y revenir volontairement au petit matin.

La connaissance: mon cerveau ne cesse jamais de tourner, un moteur emballé. Et hélas inutile. Comme pour les meubles anciens, l’intello ça ne vaut plus rien, il n’y a qu’à voir ce que gagne un enseignant par rapport au trader. Et puis on ne les aime pas quand on ne l’est pas et peu le sont; comme c’est inutile, de moins en moins le seront, on ne les formera pas à ça, sauf une petite réserve, un jour peut-être trésors vivants quand il y seront suffisamment peu nombreux donc rares donc chers. La haine des intellos, c’est plus encore que celle du « riche » l’histoire du populisme, c’est aussi l’une des raisons du rejet épidermique des « Bobos ».
La fin des intellos, qu’il s’agisse des généralistes, dandys et dilettantes, touche à tout, cerveaux bien faits prisés dans les salons jusqu’à il y a un peu plus d’un siècle; ou bien des spécialistes, ceux qui poussent loin la connaissance sur un micro-sujet: c’est d’une certaine façon la fin de la mémoire. On peut s’en féliciter, les compteurs à zéro, plus qu’à tourner son énergie vers le présent. Et vers l'utile. Au détriment de l'agréable.

C’est en cela que ce qui m’arrive va peut-être me sauver car si je deviens « éthique » j’ai des chances au contraire de prendre de la valeur puisque de plus en plus on assigne une valeur économique à l’éthique. Au point que tout le monde s’y précipite, au point bientôt de nous en dégoûter, de nous donner envie de construire des maisons pour des gens absolument pas méritants.
...Tout le monde s’y précipite, peut-être pour nous en dégoûter, qu’on redevienne méchant et individualiste, qu’on consomme à nouveau sans un quelconque discernement. Jouisseurs et heureux finalement.

On n’a pas trouvé mieux pour qualifier la situation que je traverse que le mot « déclassement ». Dans un pays qui ne supporte pas les différences et donc les classes sociales, qui a coupé des têtes pour ça et qui sans doute recommencerait. Ce faisant, à coup sur, on aliène aux victimes toute forme de sympathie.
Cette notion - inventée par ceux qui ne le vivent pas - ne correspond en rien à ce qu’éprouve ce nouveau type d’exclus (non "démunis") - exclus de leur milieu, de leurs goûts et surtout de leur esthétique -: ce qui s'en rapprocherait le plus au plan psychologique c’est la situation d’E.T. Comme ce fut le cas pour chaque crise, pas tant économique ou financière que socioculturelle, il y a de nouveaux entrants donc de nouveaux critères et pour faire de la place, des sortants, les inutiles, ceux qui se trouvaient à la marge et donc l’effet est relativement neutre et le risque de révolte limité: ça ne dérange personne. Une autre illustration de la théorie de l’évolution qui recrache tout pépin qui devient inutile pour continuer à avancer.
Telle est la tragédie de ceux qui perdent tout ce qu’ils avaient et surtout ce à quoi ils étaient habitués, dans mon cas ni l’argent, ni le pouvoir mais l’accès au Beau, sous toutes ses formes.
La Beauté, un des trois éléments de la divinité.
Tandis qu’à l’intérieur on reste figé sur les mêmes modes de pensée, les mêmes besoins, les mêmes goûts, des habitudes y compris alimentaires auxquelles, même pour celles-ci, on n’a plus accès.
...Quand j’ai eu vraiment faim, j’ai accepté parfois, à reculons, d’avoir recours à l’aide alimentaire et il n’y avait presque rien de ce que j’étais habituée à manger. Sans que cela ôte ses mérites à cet univers fait de bonté, de générosité pure. Qui aide sans jugement ni exclusive: je ne sais même pas comment ça peut exister surtout quand une partie des bénéficiaires est loin d’être aimable, cet homme odieux qui à chaque fois faisait une crise de coquetterie pour qu’on donne à son chien le même goûter qu’aux hommes. Quoique… l’amour, c’est peut-être de comprendre que cette coquetterie était l’expression du malheur et un sursaut de dignité.

C’est mon histoire, celle où le passé et les rêves ont le goût du bonheur. Celle justement où il ne faut surtout pas se retourner vers le passé. Ni penser à l’avenir. Celle où pour survivre il faut se concentrer sur le présent.
...« Carpe diem » sauf que le jour qu’on cueille est plein d’épines mais que pour traiter ce flot ininterrompu d’ennuis et survivre, mieux vaut ne pas penser à ceux qui viennent. Et mieux vaut, pour éviter de se ramollir, oblitérer toute trace de ce bonheur passé.

Une histoire écrite au jour le jour et au présent de ma réflexion, forcément  versatile car quand on a manqué, lorsque l’on a eu peur, on est parfois atteint d’une forme proche du syndrome de Stockholm qui consiste, parce qu’on craint, à remercier tout le temps. Heureusement, il y a en moi un survivor qui renaît de ses cendres et refuse de renoncer. De remercier tout le temps. « Merci à qui, à quoi? »

Cette histoire, mon histoire, c’est d’abord celle… d’un paradis perdu.

Porte II - The House

Mes deux beautés, je vous écris de notre maison de famille…

De ce cocon qui endort ma peur mais aussi ma révolte…
...Dois-je rester ou bien m’en éloigner? Dois-je tout perdre pour me libérer? C’est là tout mon rapport avec la maison, avec la destinée, avec la raison ou bien la liberté. Avec l’individu et la responsabilité. Avec ce que je suis et ce que je crois, ce que j'espère encore être.
Je vous écris ces lignes, à toi A., 3 ans, et toi, E., 2.
...Nos chères petites têtes brunes.
Tellement nous-mêmes, tellement métisses. Filles d’Europe et d’Afrique. Nos enfants. Dans les traits desquelles chacun se retrouve. Même moi, grand’ tante aux yeux verts et aux cheveux qui furent au temps de leur splendeur d’un blond qu’on disait vénitien.
...Quel effet croyez-vous que cela fasse d’entendre cracher sur le métissage et de craindre qu’un jour ces enfants si confiantes entendent ça, que soient durablement blessées ces petites filles aimées et si bien dans leur peau? Au nom de quoi: que ceux qui le disent, que ceux qui le pensent aient au moins le courage d’aller au bout du raisonnement interdit afin d’en affronter les conséquences? Pourtant qui pourrait regretter "ce bon vieux temps" où, si on réfléchit, dans le meilleur des cas on procréait entre cousins? Villages entiers avec presque la même tête ou juste quelques variantes.
En fait, toute cette histoire est moins celle de mon déclassement que de ma propre mutation culturelle, transfuge vers un monde largement différent de celui auquel j’appartenais avant. Et vous deux, mes petites métisses, en êtes une des causes premières: ce serait vous trahir que de simplement entendre, de ne pas riposter à ceux qui de plus en plus nombreux (car la fin du politiquement correct risque de sonner l’avènement de l’incorrect et puis de la vulgarité) s’aventurent sur ce terrain, y compris de façon incidente.
Reste à aller au bout de ma mutation car même si je ne m’en rends pas encore compte tout va changer pour moi.
Tout a déjà changé: opterai-je pour l’éthique ou bien pour la révolte?
Ca dépendra de moi, ça dépendra des autres, ça dépendra des circonstances. Ca dépendra de la Maison... Avec un peu de chance, je choisirai l'éthique parce que j’ai tant reçu que je n’ai pas d’amertume. De même n’ai-je tiré de cette expérience aucune conclusion politique ne serait-ce que pour une raison très personnelle: le politique ne m’a jamais abandonnée.

J’écris pour vous. Donc je vais essayer d’être honnête.
J’écris tout haut pour vous, je ne sais pas si cette histoire particulière d’une inconnue qui se livre sous un pseudo et sur un blog pourra retenir un intérêt plus général, si mes souvenirs et mes photos du siècle précédent dépasseront l’attention du cercle familial. Si donc ma tragédie personnelle touchera à l’universel. Sinon, ce n’est pas grave, ce sera juste pour vous. Et pour moi. Et pour rien. Pour toujours. Ou pour mon blog, ces passants inconnus avec lesquels j’ai sans doute le plus d’affinités.
...« La solitude, ça n’existe plus »: mieux que le « Club » de la chanson de Bécaud, c’est l’esprit qui est désenclavé: vive le chaos! Et Feynman qui a imaginé les univers possibles avant que deviennent réelles les autoroutes virtuelles.

Je vous écris, mes chères enfants, de ma maison, notre maison. J’ai juste quelques jours pour introduire ce récit: je dois me dépêcher d’écrire tant que je suis encore moi, que sont toujours intacts mes réflexes de liberté et ma révolte, qu’ils ne sont pas remplacés par l’amertume des impuissants; tant que je crois pouvoir être encore une femme libre, qu’il me reste l’espoir de le redevenir un jour, qu’il me reste des rêves dont je ne parle plus à d’autres car on m’a fait défaut pour les réaliser. Tant que je n’ai pas compris, admis qu’on ne pouvait être libre. Faute de l’avoir compris à temps ou d’avoir accepté de payer au prix fort le prix de la Liberté.

...La liberté a plusieurs prix, relatifs, absolus. Y eut-il des êtres libres? Toujours le fantasme des Indiens d’Amérique jusqu’à ce qu’on les découvre? J’aimais l’histoire de ceux du Nord, Sioux et Cheyennes, "Aigle noir" ou bien ce « vanishing Indian » vivant aux rythmes de la nature et de la destinée, qui plutôt que d’être branché sous sondes et autres respirateurs artificiels allait au bout de sa liberté, escaladant les montagnes sacrées lorsqu’il sentait venu le moment de rejoindre ce Grand Esprit sur lequel on ne s’est jamais vraiment penché de crainte qu’il ressemble à Dieu, qu’on se demande alors comment, par quelle voie il avait pu arriver là, au milieu de ces Indiens qu‘on voulait sans avenir et que pour cela on prétendait sauvages.
J’aimais bien les Indiens d’Amérique. J’aurais du voir comment ils ont fini. Passés de mode aujourd’hui. Un peu comme dans « Mission » disparaissent les modèles de société alternative: scrupuleusement éradiqués jusque dans le souvenir des descendants, privés de la possibilité d’escalader lesdites montagnes sacrées désormais remodelées.
Apparemment chez les Indiens, femmes et hommes étaient relativement égaux. C’était une société de partage. Ca fonctionnait et c’est ce qui l’a tuée.
Quand donc est apparue la domination, comment en est venue l’idée: une question à la con, pourquoi pas les Atlantes? Une question à laquelle on ne peut répondre mais peut-on se la poser? Est-ce la force? La sédentarité? Un décalage technologique, pourquoi ce décalage? Où est-ce arrivé? Une légende - ou était-ce la première théorie du complot - évoque une révolte en Egypte vers les années 2000 BC mais comme la révolution française et les autres, était-ce juste une oligarchie envieuse qui utilise les peuples pour remplacer l’ancienne et établir ensuite de nouvelles hiérarchies pour que « les choses changent afin que rien ne change ».
Toutes les autres voies, contre-modèles, ont disparu. Seul le communisme a perduré un certain temps (pas si longtemps au regard de l’histoire): peut-être parce que c’était un univers d’aliénation, parce que comme le capitalisme et tout le 20ème siècle, il reposait sur le matérialisme. Parce qu’il niait Dieu, facteur de tempérance et créant une source alternative d’épanouissement, obstacle à la consommation? Dans ma lutte schizophrène entre amertume et espoir, révolte et conformisme, il m’arrive de penser que le communisme a servi de repoussoir au monde capitaliste qui certes a eu sa peau mais non sans être contaminé. Par le collectivisme: ensemble ils ont, au 21ème siècle, accouché d'un monstre que j'appellerais « capitavisme ».
Symbole de l’idéal capitaliste, l’entrepreneur représentait l’initiative et le risque donc la responsabilité mais surtout la possibilité de réussir avec une idée, avec un savoir-faire. Réduit au rôle de sous-traitant ou bien de franchisé, il n’a désormais que la fonction d’un mythe. A l’instar de la concurrence qui servait de fondement, de justification et de régulateur au système comme la sélection naturelle à la théorie de l’évolution. Je sais, c’est en partie faux, à l’origine, il reste des entrepreneurs qui créent maintenant dans le virtuel et dans l’immatériel. Et en même temps, c’est vrai lorsque la chose grandit et s’étend au monde, processus inéluctable et vital paraît-il (mais l‘est-ce vraiment?), de plus en plus rapide: "ricco subito!" (comme sancto); alors qu'on met en concurrence les travailleurs du monde et qu’on met à l’abri les profits là où ils ne profiteront pratiquement à personne (même pas aux autochtones de ces petites îles dont il serait intéressant de mesurer le bonheur): peut-être pour éviter de partager avec ce monde qui prolifère… et pourtant grâce auquel on fait jouer de façon exponentielle la concurrence humaine.
Moi, ce qui est en train d'avoir ma peau, c’est ce monde d’employés zélés - « Brasil! lalalala-lalalala » - parce que sous pression, agressifs parce qu’irresponsables, efficaces parce que sans culture, avides pour eux ou bien au nom de leurs enfants, ce qui peut les rendre pires.
(cf. le sage Ptahotep)

Je peux écrire ici, loin de l’agitation qui asservit - la pire aliénation, à cela que l’on doit, que l’on peut résister -. Ici, dans ma maison, je retrouve la pensée. Ma liberté de penser… C'est peut-être ce que l'on veut m'enlever.

...La maison. J’y suis née. Et c’est pour nous, mon frère et moi, pour vous un jour, que nos parents l’ont acquise, gardée et transmise. Elle est en moi. Je suis en elle. Un peu comme une matrice. Ou bien Dieu, quand j’y pense. Elle n’est pas à moi. Elle est moi. Elle est à la nature, à ces écureuils roux sans doute en voie de disparition mais que ça n’empêche pas d’être joyeux: si un jour, je me réincarne, quitte à être une dead branch, j’aimerais être un écureuil roux et passer joyeusement de branch en branch, ça m’évitera de me gâcher la vie en pensant à un avenir plus complexe que collecter quelques noix histoire de traverser l’hiver. Il y a un hérisson qui prospère ici en trois D, pas comme sur le bord d’une route. Un épervier. Un héron cendré. Un couple de faisans mais, l’ADN échaudé par des générations de faisanderies, ils s’envolent quand j’approche. Des tourterelles, de ravissants oiseaux, incapable de les nommer, je ne connais rien aux oiseaux, à part un rouge-gorge qui lui me considère comme une intruse. Il passa même une biche venue en repérage avec son faon. Il y a toute une batterie d’insectes, certains qu’on aimerait disparus, il y a des « gendarmes » rouges et noirs qui s’enfilent à la queue leu leu sans plaisir apparent, d’énormes libellules dont je reste moi aussi persuadée que ce sont des caméras extra-terrestres ultra perfectionnées (sauf que mortes elles ne se dématérialisent pas, elles se naturalisent ce qui prouve bien qu’elles n’ont rien de naturel). Il y a des insectes donc il y a des chauve-souris ce qui est normal puisqu’il y a un fantôme. Qui n’aime que nous qui faisons partie de la maison et ceux que nous y invitons: à bon entendeur…
La maison est à eux. Pour eux. Sanctuaire dans cette zone de chasse. Pas question d’autoriser le droit de suite, surtout qu’après les agapes d’un déjeuner de chasseurs rougeauds, pour peu que je sois vêtue de couleur fauve ou que quelqu’un m’en veuille, j’aurais vite fait de prendre une chevrotine.

… Notre maison. J’aurais voulu vous la léguer: je ne sais pas ce qu’est avoir des enfants mais j’imagine que rien ne s’en approche plus que l’amour inconditionnel, supérieur à celui que l'on se porte naturellement, que je voue à vos parents et donc à vous deux, leurs enfants.
On s’amusait à imaginer cette plaque de cuivre comme celle de votre arrière grand-père: Docteur E. ou A. G., Docteurs A et E. G. si vous êtes associées et pour qu’il n’y ait pas de jalouse car je vois déjà quelques regards en biais.
J’aurais voulu vous la léguer, je risque de la perdre et pire, d’obliger votre grand-père à la perdre alors qu’il n’y est pour rien. Pour des raisons que je ne peux remettre en cause car elles sont la base de nos sociétés et justement elles ont aussi protégé notre maison: le droit de propriété.
...C’était un droit de la personne, acquérir son abri, trouver une motivation: je ne sais pas aujourd‘hui quelle part de la propriété est institutionnelle surtout dans les plus belles des villes.
Le "droit" de propriété: si j’étais (si je suis?) sans abri, je ne dirai(s) pas la même chose et si ça se trouve je deviendrai(s) la pire des révolutionnaires ce qui ne ferait pas de mal vu qu’il n‘y a plus de révolutionnaire faute d’idéologie crédible; reste à imaginer l’idéologie en question même si commencent à s’esquisser les modes de résistance qui transgressent les démarcations antérieures; peut-être la révolte des Doux, sachant qu’on n’a rien inventé, confer le Mahatma Gandhi sauf qu’on importerait à l’Europe des modèles reposant sur d’autres philosophies servis par de nouveaux outils qui vont permettre aux peuples de s’allier sur de simples mots d’ordre atteignant en un instant l‘ensemble de la planète (et sans doute au-delà). Juste par le biais des intérêts communs ou des affinités. (Reste à ce que ces mots d'ordre ne reposent pas juste sur l'émotion ou la colère.)
Pour le moment, ma révolte personnelle est coincée dans mes contradictions, mes conditionnements et mon manque de courage.
On risque de me prendre ma maison. Déjà des notables lorgnent. Mais il est plus probable que la maison soit collectivisée. Ce sera peut-être  un Etablissement Hospitalier Pour Personnes Agées Dépendantes (...un projet nécessaire et reposant sur des bases éthiques. Qui connaît un grand succès parce qu'il y a de l’argent à gagner. Plus qu'en construisant des campus sinon ce sont des campus qu'on construirait, bien plus qu'il n'en faudrait. Non qu'on n'ait pas besoin de l'un mais on est en train d'oublier l'autre.) Ah, on me dit que non, on ne rachète plus les vieilles maisons pour les établissements hospitaliers: pas aux normes, trop cher à réhabiliter; on les détruit et on garde le terrain: encore une chose qui va améliorer nos paysages, bientôt ce sera "desperate housewives" et  bavardages oisifs, souvent cruels, dans un décor de classe moyenne unifiée, surface lisse et mauvaise langue bien pensante. On détruit les maisons pour détruire la mémoire, peuples sans mémoires, plus faciles à globaliser.
Alors la maison deviendra une administration, avec un petit guichet où plus personne n’aura le temps de faire un peu la conversation avec les p’tits vieux qui venaient là pour ça histoire de parler quelques instants dans leur journée sinon sans échange au point sans doute d‘oublier s’ils n‘ont pas d‘animaux le son de leur propre voix. Non, pas une administration, on me dit que c’est pareil, on ne réhabilite plus, on détruit. Bon, super, alors comme c’est à la campagne, ce sera une agence d’intérim (je ne sais pourquoi il y en a tant alors qu'il y a si peu de travail, surtout à la campagne?), une agence bancaire... Non, j'ai trouvé: elle deviendra un magasin de lunettes et prothèses auditives! Ca n’en fera jamais que trois pour 5000 habitants vieillissants, d‘autant que les ordinateurs pourrissent les yeux des plus jeunes que la musique rend sourds, paraît-il.
Personnellement, j’aurais préféré que ça devienne une réserve, question d’espace. Et histoire de résister un peu à l’inéluctable marche du collectif.
Question d’espace. Donc de silence.
« Et si tout ce qu’il nous fallait c’est un peu de silence » murmure à mon oreille la voix de la Lune, testament du maestro que, pour le moment, j’entends encore lorsque je suis à la Maison. Le silence laisse de l’espace pour la réflexion. Il est donc subversif et c’est pour ça qu’il disparaît.
...Pour ça que j’écris vite.
Il y a du bruit tout le temps, partout, même quand on fait ses courses et, dans certains bars, même quand on va pisser. Reste la nuit et, vous deux qui avez de si jolies petites chambres, plaignez les enfants qui jamais n’ont un moment ou un endroit pour s’isoler. Moi, je plains aussi leurs parents, dans la même situation je crois que j’en mourrais en me cognant la tête contre les murs jusqu’à ne plus rien entendre.

Déjà si je perds ma maison, je vais perdre le privilège des moments de silence absolu. Je dis ça car je sens qu’on va essayer de m’éjecter de chez moi.
Si tant est qu’on y arrive, je ne leur laisserai rien.

Il me revient une phrase, la fin de l'Etranger "Pour que tout soit consommé, pour que je me sente moins seul, il me restait à souhaiter qu'il y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exécution et qu'ils m'accueillent avec des cris de haine." Pourquoi cette phrase? Parce qu'il est grand d'être seul face à l'essentiel.

Je ne laisserai rien non plus aux spécialistes du vide-greniers qui, déçus de n’avoir pas encore découvert ce trésor qu’ils cherchent toute leur vie, bradent sur les trottoirs la photo de mariage d’une grand-mère anonyme, alors la vie d’une femme seule, sans descendant direct… Donc je trie, je range ou alors je détruis. Avant qu’on me le prenne ou bien qu’on balance tout, faute de temps et parce que je suis la seule à garder. Non par nostalgie du passé. Par vision du futur.

Porte 3 Je mets tout dans une malle.

...De toute façon mes plus belles choses ne me serviront plus à rien, la vie que j’ai connue est finie et désormais me trouvant trop imparfaite, je n’ai même plus envie de séduire. Il me reste l’inconnu et à mon avis, je n’aurai plus besoin de tout ça. Je mets mes souvenirs pour vous deux dans une malle.

Je me rappelle: mes plus belles robes, mes photos et mes espoirs passés.

J’ai même été mannequin. A 11 ans. Pour le "Jardin des modes Enfants".

Mannequin Be.jpg

Mon père était contre. J’en avais envie. Ma mère pour moi a eu gain de cause. Mon père avait raison: mannequin à 11 ans, avant-goût de paillettes, mes petites copines d’école m’ont détestée.

C’est peut-être à cause de ça que je ne me suis jamais adaptée: ma mère a eu raison car j’ai aimé le luxe de mon inadaptation. Même si maintenant je le paie. Je ne le regrette pas.

Pour vous, E. et A, tout ce qui fut moi est contenu dans cette simple malle. Lorsque vous l’ouvrirez, le monde aura changé: il n’y aura plus de papier ou plus le même, ce n’est déjà plus le même, il sent soit l’acide soit la merde quand il est recyclé. Les couleurs auront changé, en fait ce qui disparaît, en tous domaines d’ailleurs, c’est une partie des nuances: certains rouges notamment que tu aimes tant E. auront disparu, bien sur ils étaient parfois toxiques ou issus d’une hécatombe de chenilles qui n’avaient rien demandé mais c’était beau.

On s’en féliciterait actuellement mais il n’y aura plus non plus de plastique, déjà qu’un sacco est plus recherché qu’une commode Louis XV, eh bien désormais il vaudra plus cher… quoique: il n’y aura plus de bois non plus et quand on aura vendu nos vieux meubles à vil prix, redevenus rares et passés entre des mains expertes, ils redeviendront chers. Idem pour la valeur d’une bouteille d’eau minérale que déjà certains transforment en lustre ou, puisque c’est de saison, en sapin de Noël façon Murano… Il n’y aura plus de tissu, plus le même… surtout le synthétique. Plus de photos argentiques et sur celles que je mets dans cette malle tout se sera sans doute évanoui lorsque vous ouvrirez, peut-être même en ouvrant comme dans « retour vers le futur » sauf qu’il n’y aura rien à la place alors ce sera plutôt « Roma » et ces statues qui s’effritent lorsque siffle ce métro qu’on appelle le progrès puisqu’il gère la vitesse et l’augmentation des masses.

On ne trouvera plus mes robes, pour l’instant tout le monde s’en fiche et on s’en débarrasse dans des friperies ou même à la poubelle (on ne pense même pas en faire des chiffons, on préfère les lingettes). Moi je ne m’en fiche pas, ces robes c’est mon ancienne splendeur, ce sont mes boums.

13 ans.jpg

« Je t’aime, je t’aime, oh oui! je t’aime… » …Moi, non plus je n‘y comprenais rien à 13 ans.

Ma liberté et ma révolte de petite bourgeoise moderne dans le fluo optimiste des pulls Courrèges qui très tôt me marginalisèrent chez les fils et les filles de notables de province que ça faisait marrer de me voir habillée comme ça alors que je trouvais ridicule qu’ils ressemblassent déjà à leurs parents: sauf qu’ils étaient nombreux et que moi, j’étais une et que c’était parmi eux que j’étais destinée à faire mon « shopping mariage ». En parlant de mariage, j’y mets ma robe en mousseline de soie pêche que je portais à celui de vos grands-parents, Cacharel, période Corinne Sarrut ou Lolita Lempicka, je ne sais pas. Sarah Moon. Et David Hamilton.

(Photo?)

Enfin, plus récent mais plus irréel, j’y mets tous les souvenirs du  paradis perdu car il est bien perdu: je m’en suis chassée seule, je vous en parlerai plus tard.

Je vous les lègue car, vu que tout le monde jette et en vertu de l’irremplaçable principe de la rareté, je peux espérer que, pour vous ou au moins l’une de vous, elles auront de la valeur. Et peut-être même un sens.

Je garde ce que mon père avait gardé qui, ainsi que le préconisait Andy, gardait tout. Et je transmets.

La transmission: ce sera votre chance. Votre richesse. Car l’emballement récent fut avant tout une rupture dans la chaîne de transmission. Pour une série de raisons et mettre ça sur le dos du travail des femmes c’est un peu simple: le travail des femmes, qu’on transforme en revendication ou bien en liberté gagnée, c’est juste un droit et surtout une obligation car franchement si on pouvait, dans la plupart des cas, on aimerait bien y échapper… tout comme les hommes; mais qu’on veuille ou qu’on doive travailler, il n’y a pas de raisons de nous mettre aussi ça sur le dos. Alors problème de temps (des deux parents), de disponibilité? Pourtant, il reste le soir, la table, les week-ends, le temps de loisir qui s’est accru, la vie qui s’est simplifiée: pensons au temps (et à la productivité) gagné grâce au net qui a changé la vie de celui ou celle qui devait rechercher un numéro de téléphone, passer une commande, remplir et envoyer des fiches de paie etc. etc. Ce temps va bien quelque part?

Sauf qu’on remplit notre temps comme on remplit nos ventres au rythme de l’augmentation des obèses au point qu’il va devenir plus simple de décaler de quelques tailles la normalité et de porter un regard un jour majoritaire de dégoût sur les « maigres », les « skinny » que j’ai toujours été sans être anorexique, en tout cas de mon point de vue: je me considère plutôt comme tempérante. Bientôt, pour qu’un maigre ait le droit d’occuper seul un gros fauteuil d’avion, il lui faudra payer un supplément J ou se coller à un autre maigre compagnon comme quand on veut prendre des vacances sans payer de chambre individuelle.

Porte 4 - Le Temps.

Le TEMPS est au cœur de cette rupture de transmission.

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Rupture avec le passé, avec l’histoire de chacun, l’histoire des familles, la présence de l’histoire au sein des familles. Les seniors des familles transformés malgré eux sur la fin de leurs jours en consommateurs médicamenteux; et qui souvent finissent dans des ghettos des jours qui s’allongent, histoire d’entrer dans le livre des records et de faire du lieu un endroit coté parce qu’on y vit longtemps, au moins en quantité. Vieillards oubliés au point de se déshydrater. A quoi bon s’hydrater, si c’est pour être oublié?

Le temps, le temps… Le temps « tectonique » mais heureusement ça n’a pas pris, on sait bien que secouer le cerveau annihile le libre-arbitre.

Frénésie. Emballement dopé. Confiscation du temps. A laquelle on pouvait résister, y compris en portant une montre mécanique ou en installant une pendule: reste à les remonter.

Tic tac tic tic…

Le temps. L’espace. L’individu qu’on veut croire de plus en plus individualiste alors que nos comportements sont organisés pour être grégaires et qu’on a perdu la partie ou plus exactement l’espace-temps au profit du collectif. Qui devrait être la somme des individus ou plutôt des personnes avec une règle de fonctionnement simple: celle de la majorité, définition de la démocratie. Si on déconnecte l’individu et le collectif, on sombre dans une forme de dictature. Bien plus sournoise que celles qu’on a connues au siècle précédent, oppression d’un peuple par une faction ou une oligarchie, clairement  identifiées et qu’on peut espérer renverser y compris avec l'aide de l'extérieur; si c’est la soumission à des contraintes imposées par un extérieur diffus, volatil, privé, amoral et non démocratique, c’est bien plus compliqué.

 

Porte 5 « When I was just a little girl… »

Le temps.
La nostalgie…
Approchez.
Ecoutez.
Je vais vous chanter une chanson:
« When I was just a little girl, I asked my mother what will I be, will I be pretty, will I be rich… »
Je fus jolie. Aisée en tout cas, j’avais ce que je voulais, c’est-à-dire l’accès à la beauté.
Je ne serai jamais riche.
Et je n’attends plus rien des arcs en ciel.

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Che sera, sera, what will be, will be!
C’était ce que ma mère chantait. Ou sa version française: "Dans le berceau d'un vieux château, une promesse vient d'arriver, une princesse toute étonnée..."
Sur cette photo, je vois un bébé qui pourrait être quelqu’un d’autre car je ne le reconnais pas ni ne me le rappelle. Ou juste des sensations, le goût de plastique légèrement farineux d’une tétine, le raclement d’une cuillère sur ma joue, le frottement d’un mouchoir imbibé de salive. Et la bonne odeur de ma mère, une odeur de biscuit au lait. La même que ma bouillie. 
Le jouet m’attendrit. Il ressemble au bébé qui m’attendrit aussi: elle a tout à apprendre.
S’il avait su, le bébé, il aurait tout de suite arrêté de respirer, mort subite d’un nouveau-né.
Le regard de ma mère. Elle, je la reconnais qui à la fin de ses jours ne me reconnaissait plus.

"...Une promesse vient d'arriver...": Peut-être devrais-je voir flou, une infinité de bébés, autant de virtualités de ce bébé. Le bébé, tel l’hologramme contient-il tout en germe? Ou n’est-ce qu’une grosse éponge? A-t-il emprunté plusieurs voies toutes aussi existencielles? Ce serait juste car il suffit d’un rien, un si petit choix, le sien, souvent celui des autres y compris les sautes d’humeur et les soucis des autres, juste une pichenette pour perdre la voie royale, dévier vers une voie secondaire, une voie sans issue, un étroit boyau puis une bifurcation qui peut vous ramener bien qu'un peu changé, souvent altéré, vers cette voie royale dont encore on dévie, humaine liberté... Jusqu’à ce qu’on soit perdue. Ou bien face à un mur. Peut-être a-t-on un capital chance qui s’use comme les hormones, le collagène ou bien l’acide hyaluronique? Une sorte de bon ange qui se lasse ou tel la photo argentique s’affadit au fil du temps qui passe ou bien des illusions perdues? Tout sans doute n’est qu’énergie et donc ondes.

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Et si Feynman avait raison? Regretté Feynman, l’œuvre était inachevée. Comme celle de Nash qui avait peut-être vraiment parlé à des extra-terrestres vu que sous traitement il n’a plus eu d’inspiration, méfait flagrant des antidépresseurs; ou fut-il pris de vertige devant la folle complexité, à laquelle on est aujourd’hui confronté, de la théorie des jeux?
Certains associent Feynman à Fort Alamo donc à la bombe A de toute façon forcément réalisée dès lors que la possibilité existait. Pour moi, c’est l’homme des mondes possibles. Et si c’était possible, alors tranquillement, ici et maintenant, je me contenterais de fermer les yeux et de ne plus les rouvrir ici et maintenant, belle au bois dormant… Ou bien je prendrais mieux les choses, comme un affreux cauchemar, me disant en me couchant que sans doute quelque part, cela va bien pour moi.
Qu’y a-t-il de l’autre côté du miroir?

Travaillant bien à l'école,

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...danse, piano, équitation…

piano.jpgDanse autre côté du miroir.jpgDanse.jpg
Histoire de voir ce qui prenait: rien, finalement sauf à 14 ans, laisser tomber tout ça: les murs suintants de cette salle de danse qui sentait les pieds, ce professeur caractériel et qui hurlait ses frustrations, qui heureusement avait suffisamment de sens esthétique pour résister aux mères qui le courtisaient pour que leurs grosses filles aient le rôle d'étoile sur cette scène de province; la vieille bique qui me tapait sur les articulations quand je jouais au piano heureusement trop peu de temps pour être affectée plus tard de rhumatisme articulaire; cet étrange maître de manège qui demandait aux petites filles de faire une révérence.
14 ans, devenir jolie, ne penser qu’à flirter. Ma période la plus agréable et dont je ne me suis jamais vraiment remise.
« Pour un flirt avec toi… » Je pense finalement qu'on devrait épouser un amour d'enfance: on s'est connus intacts. Et tout reste à construire: autant le faire à deux.

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Porte 6: les trente glorieuses

J’ai grandi pendant les 30 glorieuses.
On n’en a jamais tant parlé. Mais quelles sont ces années et peut-on les dater précisément?

Qu’avaient-elles de glorieux? D’abord que ceux qui sont actuellement aux commandes étaient jeunes, c’est largement pour ça qu’on les regrette et qu’on tente encore de vous les imposer, histoire de les retenir un peu. Mais aussi elles étaient colorées et tournées vers le futur (elles n‘imaginaient pas qu‘elles deviendraient « vintage »), c’est la principale différence avec la période actuelle, beige, noire et passéiste quoiqu’il y a des pays qui restent colorés (vivement que l’on soit envahi de rose indien et de mauve fluo, ça commence: canapé chez Cinna, quelques pièces chez Maje, Stefanel)…
… des pays qui montent: est-ce lié? Je me rappelle qu’à chaque fois que j’arrivais à Rio, je devais oublier ma valise et devenir Carioca, imprimés exotiques et bracelets flashy qu‘au moins on ne se faisait pas piquer à la tire.
Pour les classes moyennes, ce fut une forme d’Eden peut-être un peu comme pour la Bourgeoisie la Renaissance ou plutôt le Directoire, sortie d'une période violente. Pas forcément pour les autres mais d’une manière générale, le niveau de vie augmentait et on avait l’espoir de la prospérité. L’envie et la possibilité d’y mener ses enfants, c’est l’autre différence.

J’ai traversé ces années avec un beau paquet de naissance. Sur le petit trésor deux fées s’étaient penchées: « Maman, Papa ». Les fées milieu favorisé, enfance dorée. Bonnes études: c’est là que se trouve la source de l’injustice, là qu’on bafoue l’article premier de la déclaration des droits de l’homme: car pour l’enfant qui naît dans un milieu privilégié, toutes les voies sont ouvertes. L’autre aura du mal. Comment y remédier? Des régimes totalitaires ont cru trouver la solution, toujours dans la brimade souvent imaginée par des cerveaux malades, arrachant les enfants à leurs familles, les revêtant d’un uniforme. Mais c’est aussi à l’actif des régimes communistes: faut-il s‘en inspirer? Quant à ouvrir les grandes écoles aux enfants de milieux défavorisés, c’est la moindre des choses car pour arriver là, vu les obstacles à franchir, c’est sans doute le plus exigeant des processus de sélection. Tout le monde ne l’a pas fait, certaines écoles craignent « une dévalorisation de leur diplôme » et quand on entend ça, on se dit que l’ascenseur est réellement bloqué.

Et si le handicap c’était de ne pas avoir eu de mal? Et d’en avoir maintenant. On dit que le pain noir est meilleur pour la santé que le blanc: vu de maintenant, j’aurais aimé commencer par lui plutôt que par le pain blanc. Car le pain noir n’est plus digeste passé un certain âge. Tandis qu’à 18 ans, on peut tout avaler.

Je fus gâtée. Si je réfléchis bien, dans l’absolu, pas plus que vous deux aujourd'hui qui êtes pourries-gâtées. Mais plus que la plupart des autres pour qui les 30 glorieuses n’étaient pas si glorieuses.
Je ne vais pas vous faire le coup de la nostalgie. Si je suis nostalgique, c’est de mon futur imaginé. La nostalgie, c’est bon pour les vieux et, n’ayant pas vécu, je ne suis pas encore vieille et je ne veux pas le devenir’être quoique…
(photo de miroir)
les épreuves récentes m’en ont fait prendre un coup. Réversible?

La nostalgie, c’est vache pour les jeunes: ça encombre leur espace de créativité avec du vintage et des frous-frous démodés.
C’est pour ça qu’ils devraient en vouloir à leurs aînés, pas à cause de cette indécrottable idée qu’on prendrait leur boulot: d’abord c’est dur à chacun des deux bouts et quand il y en a, il y en a pour tout le monde. Et puis il faudrait peut-être redevenir un peu plus conquérant que partageur, prendre au lieu de réclamer: conquérant, c’est ce qu’étaient nos parents et ce n’était pas facile pour eux, ils ont énormément travaillé. Nous, nous avons surfé sur leur vague. Et actuellement, la mer est étale.

Pourtant, c’était bon...

Porte 7: "Yesterday..."

... All my troubles are so far away…
Si seulement c’était le cas.
On dit que la prospérité contenait en germe les difficultés ultérieures. Pollution, sources d’énergie, lobbies triomphant sans complexe, à propos de complexe, ce complexe militaro-industriel qu’on nous enseignait à sciences-po et qu’on prenait pour un fantasme.

On ne parle plus du Complexe Militaro-Industriel… parce qu’il a triomphé, parce qu'il est dépassé. Ou parce qu'on n'explique plus au fond, ce qui a pour conséquence directe d'alimenter la théorie du complot.

Eradication des cultures (le chanvre, par exemple, où la drogue apparemment a eu bon dos surtout pour le chanvre poussant en Occident) et des industries traditionnelles (fabriques de soie indienne), prolongement de l’exploitation coloniale par le soutien à des pouvoirs corrompus à un point de complaisance à la fois tragique et cocasse vu d'ici:
(scan article sur Mobutu).

Peut-être y avait-il les germes mais comme tout animal face à l’abondance, qu’il soit criquet ou chauve-souris qui en une nuit déciment tous les manguiers, on se moque du futur, celui en tout cas qui va au-delà de sa progéniture. On prend, c’est tout. Et on refuse d’entendre les voix discordantes - pourtant René Dumont était autrement plus calé que ses lointains héritiers -. On gadgétise les mouvements alternatifs ce qui fut le cas des hippies qui rêvaient d'une forme d'Eden et qui, aujourd'hui assis sur les trottoirs d'un paradis perdu, n’ont accouché que d’une mode, quelques airs ("if you're going to San Francisco, be sure to wear some flowers in your hair..."), souvenirs émus d'une époque qui apparaît légère.

A-t-on gaspillé? La vérité est que nous n’avions pas à partager le gâteau parce que personne ne nous y contraignait et que dans un monde caractérisé par la rareté ça faisait toute la différence.
Et nous avions à l’Est un repoussoir.
Sans doute aurions-nous du commencer à partager le gâteau. Certains le proclamaient déjà. Mais tout le monde s’en fichait…
Sauf que …1973!
A-t-il sonné la fin des 30 glorieuses? Au moins en Occident. S’en est-on rendu compte autrement qu’à court terme?
J’étais avec mon père en Thaïlande lors du 1er embargo pétrolier. C’était mon cadeau de bac (le voyage, pas l’embargo), un congrès médical: Japon, Hong Kong, Bangkok.
(Photos)
C’était le moment également à Bangkok d’une révolte étudiante réprimée dans le sang. Y aurait-il un lien? Personne à l’époque ne posait la question. Et nous, pendant ce temps, nous traversions Bangkok enfumée dans un bus pour l’aéroport, regardant par la fenêtre sans aucune notion de ce qui se passait et avec la seule idée de ne pas rater l’avion.
Vu d’ici, je me demande si 1973 n’a pas jeté les bases de ce printemps arabe qui changera votre monde, y compris la perception qu’on aura de vous dans ce monde désormais économiquement métisse, de dignités réaffirmées, d’alliances qui restent à construire et qui ne seront pas celles qu’on imagine aujourd’hui parce que les confrontations ne seront pas celles que l’on met aujourd’hui en avant, je pense là notamment aux conflits qu’on dit basés sur les religions qui gênent de toute façon, un peu comme la culture.
En redistribuant des moyens considérables de peser économiquement donc politiquement, 1973 c’est pour le monde arabe le germe d’un retour sur la scène culturelle et technologique sur lequel il fut longtemps à égalité et même en avance sur l’Europe (peut-être, pour en revenir à mon centre d’intérêt, parce que baigné dans l’héritage de l’ancienne Egypte: le progrès s‘est forcément fait par diffusion, c‘est pareil pour la Grèce et puis Rome).
Ce sont les bases de ce qui arrivera presque 30 ans plus tard: 30 ans? 30 ans de dictatures; et, dans la quasi-totalité de ces pays, moins dans le premier qui s'est soulevé, de marginalisation des femmes, 50% de la population, sachant que les révolutions ne se sont pas faites pour elles (ni avec elles dans certains pays ou alors bien cachées)! En Occident ce n’est pas si vieux, même si ce ne fut jamais à ce point et si ce n'était surement pas un héritage de Rome mais au contraire une régression: en France, dans les campagnes, il n'y a pas si longtemps, les femmes restaient debout pendant que les hommes mangeaient sans parler actuellement de milieux ultra-religieux; sauf qu’il y a eu l’école, publique, gratuite et obligatoire (et les contrats avec les écoles religieuses où au début on voulait m‘apprendre à coudre), pour les filles comme pour les garçons mêlés ce qui a assuré l’équivalence des enseignements et égalisé la compétition; et qui aurait du assurer une coexistence libérée des préjugés sexistes mais là, il y a encore du boulot pour cause de transmission et de générations. Mais les choses ont quand même avancé car les femmes l’ont voulu et c’est de cela que vous héritez. C’est à partir de cela aussi qu’on devrait juger et soutenir ou non lesdits printemps car aucun peuple ne se libère si 50% de sa population est brimée et aucun peuple ne prospère si une grande majorité est privée d’éducation pour être mieux livrée à un dictateur domestique: juste une dictature qui cède la place à une autre.

On reproche à notre génération d’avoir pillé la terre.
Reproche-t-on aux sauterelles de dévorer les champs. Tant qu’il y en a?
Sérieusement, le problème c’est le manque de tempérance, un retard dans l’évolution cérébrale mais je développerai ça quand je parlerai d’éducation qui reste partout majoritairement un échec (c’est peut-être au contraire le principal actif des régimes communistes et cette différence a sans doute un sens).
La tempérance: elle est déjà au centre de plusieurs de mes blogs. Vous ne connaissez pas ce mot? Vous n’êtes pas les seules.
Voilà, pour les anciens, il y avait quatre vertus dites cardinales c’est-à-dire essentielles, principales (de cardo: pivôt): la justice, la force, la prudence et la tempérance. Deux vertus de rigueur, deux vertus de modération: c’est ça, l’équilibre.
La tempérance est la seule qu’on ait plus de mal à définir qu'à ressentir. C’est aussi, des quatre, le terme le moins usité dans le langage courant, peut-être même va-t-il finir par disparaître. Surtout qu’en ce moment, les peuples inquiets et déstabilisés aspirent majoritairement à la justice - que d‘ailleurs ils confondent avec l’égalité alors que ce n’est pas forcément la même chose. Et à LA vérité comme si ça existait ici bas alors qu’en réalité ils ont soif de sincérité, ce qui au contraire est humain… On a envie de choses bien droites qui rompent et ne plient pas.
Comment dans ce contexte vous expliquer la tempérance?
Car si je ne pouvais vous transmettre que deux choses, avec la valeur de l’éducation, ce serait la tempérance qui lui est directement liée.
On a les yeux fixés sur les oscillations du pendule, on devrait regarder l’écart qu’il y a avec le juste milieu. Pour moi, la tempérance, c’est ce « juste » milieu, « médiocrité » de la période classique avant que le mot devienne péjoratif ce qui est symptomatique. C’est Maât des Egyptiens anciens qui n’est pas les deux plateaux de la balance et qui n’est pas non plus la Vérité au sens rigide du terme: c’est comme si on ne voyait que la rigueur ou l’amour en oubliant « Celui » qui se trouve au milieu. Ou « celle » car la petite déesse à plume se trouve entre les deux plateaux de la balance.

Les 30 glorieuses justement sur le plateau de la balance: c’est l’introduction de la concurrence au sein des forces de travail, le bouleversement des méthodes d’exploitation agricole
donc la disparition annoncée du plus ancien et du plus indépendant des petits entrepreneurs…
C’est ce que nous payons aujourd’hui.

Ce fut aussi le temps d’une nouvelle forme de Progrès qui avait commencé avec la fin du 19ème, nous y reviendrons plus tard car tout n’est pas à jeter, il est simplement temps de changer et que laissent place les anciens schémas et les élites qui s’en firent les porte-drapeaux tandis qu’elles s’accrochent car il y va de leur prospérité alors qu’avec le temps elles se sont… comment dire « momifiées ».

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Un temps de liberté. Et de contre-cultures: de ces mouvements, on n’a retenu que la liberté, on en a profité car la liberté s’épanouit pleinement dans la prospérité. Et c’était bon.
Les femmes ont commencé à vraiment prendre leur envol. Et avec elles tous ceux qui jusqu’alors étaient brimés et devaient se conformer car c’est le même combat. Et s’il y a régression, tout le monde est touché.

Pour la modération, les temps n’étaient pas murs. Ni les populations formées mais au moins ils avaient le souci du voisinage et du qu’en dira-t-on.
Il n’y avait pas d’urgence à se restreindre. On était insouciant. On ne voulait pas savoir. On voulait profiter. On n’était pas informé et quand on l’était on manquait souvent d’esprit critique. Donc on respectait, à commencer par les hiérarchies établies. Même s’il y a eu 68: tout et rien n’a changé. Pas avant 81. Où d’une certaine manière la France s’est unifiée. Autour d’une gigantesque classe moyenne. Avec une élite désormais d’autant plus lointaine, inaccessible et mystérieuse. Ce qui en cas de crise conduit à une société dualiste. C’est ainsi qu’au cours de mes études, on qualifiait le Brésil ou d’autres nouveaux entrants.
Plus vraiment de différences sociales ou culturelles. Il est quand même resté l’argent. Discuté lorsqu’il s’agit d’une lointaine « élite » (au sens culturele et intellectuel du terme également), accepté parce qu’accessible à tous quand c’est grâce à un jeu ou à des qualités physiques.
Sauf que des hiérarchies, il en faut,  alors on en cherche. Pourquoi pas la bonté, l’éthique, commence-t-on à penser? C’est sans doute en bonne voie, on est en train de donner une valeur économique à l’éthique: peut-être la marque de sa fin et le début d’une dégoulinade de guimauve jusqu’à donner envie de redevenir méchant et de construire en direct à la télé une maison pour quelqu’un qui ne le mérite surtout pas.

Mais revenons à nos chères et galvaudées Glorieuses: quelques voix ont crié:
« And in the naked light I saw
10,000 people maybe more
People talking without speaking
People hearing without listening… » Ecoutez les paroles de « Sounds of silence », Simon and Grafunkel. Ou celles de Bob Dylan qui souffle dans le vent…
… on a tous continué comme si de rien n’était, hearing without listening. Et moi, ça m’a conduit dans un mur.
Sachant que j’ai toujours pensé que j’irais dans le mur. Manque de motivation. Butineuse de vie. Problème d’intégration: je voulais vivre confortablement donc parmi les bourgeois; il m’aurait pour cela fallu adopter tous leurs codes et tous leurs modes de vie, au moins extérieurement; je ne voulais pas. Je rêvais d’être artiste et un peu marginale: j’aurais du accepter d’en chier quand il en était temps, y compris accepter la possibilité d’échouer. Car je n’ai pas de talents particuliers, juste peut-être un talent généraliste: j’aurais aimé être une dandy, faire de ma vie - et de ma mort - une œuvre d’art mais pour ça il faut encore plus de talent. Et il faut être fort. Ou il faut être riche donc avoir un sponsor.

Nous étions insouciants. Et nous étions heureux...

Porte 8 « Nous allions au bord de la mer… »

… Avec une voiture neuve presque chaque année.
(Photos)
C’était l’Espagne. Celle de Franco. Des femmes en noir. Un ordre moral. Tout nous semblait austère, parfois sorti de l’Inquisition ou d’un tableau de Goya. Notre général à nous était bien plus marrant et surtout sincèrement démocrate. Démocrate pour la grandeur de la France donc du peuple français.

Je me rappelle cette auberge. Près de Burgos. Arrivés en pleine nuit, une sorte de garde-champêtre (garde-urbain, en l’espèce) habillé à l’ancienne, chausses, dentelles et canne à pommeau, nous y avait menés. Je ne sais pas si c’est la réalité ou si je l’imagine, c’était une vieille demeure, enfilade de couloirs recouverts de boiseries sombres donnant sur des pièces encore plus sombres. Nous avions tous dormi dans la même chambre, surs d’être assassinés durant la nuit, auberge rouge. Dix paires d’yeux paranoïaques émergeant de leurs draps: dans le lointain résonnaient dans la ville endormie trois coups semblant sonner le glas de notre mise à mort dans cette ville étrangère.
Le matin suivant, nous étions tous vivants et partions, chiffonnés, vers le sud.


Austère Espagne. Sauf pour nous, on avait tous les droits:
C’est peut-être pour ça qu’on a laissé Franco en place, mains relativement libres à l’intérieur à condition d’ouvrir à l’extérieur.
Nous avions même le droit de porter des bikinis ce à quoi les Espagnoles n’étaient apparemment pas autorisées, les carabiniers sélectifs y veillaient sur les plages.
Les dictatures sont pudibondes: la joie apparemment menace les dictatures et je suis persuadée que les dernières pourraient tomber sur un grand éclat de rire…
Déjà on les voit s'effondrer comme un sinistre « charme »  quand tombe le sortilège de la terreur.
… Rien que la permanente du nain de Corée du Nord.
Les régimes totalitaires n’ont pas le sens de l’humour. C’est ce qui m’a horrifiée quand j’ai vu rire Hitler.

Les côtes d’Espagne étaient encore belles, au début en tout cas car l’un des trois petits cochons commença sous Franco à construire sur du sable et ça s’écroule maintenant. Benidorm portait encore son nom. Cela faisait de belles photos, des Gitans cantonnés à leurs paniers ou condamnés à sauter dans une arène pour s’y faire accepter; des vieux écrasés de chaleur et assis sur des bancs: l’Espagne était pauvre et si maintenant il y a des difficultés, il n’y a rien à regretter.
C’était le temps des grandes corridas et des grands toreros. Celui justement qui sauta dans l’arène.
Je ne dirais pas que j’aimais ça, ni l’inverse honnêtement. C’était juste un spectacle terrifiant, j’avais aussi très peur du cirque: je me souviens d’un prestidigitateur s’amputant d’un bras en direct, quelques instant s d’effroi sanguinolent avant qu’il le remette en place, sachant que je n’ai toujours pas compris comment il faisait -; j’étais terrifiée par ces toros de fuego qui me coursaient dans la nuit basque, peur des sorcières du carnaval ou même de certains pères Noël, grosses voix et haleine fétide.

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Autant d’univers effrayants, ni plus réels ni plus virtuels pour mon esprit d’enfant.
On allait voir la corrida, c’était un événement: on mettait nos habits du dimanche, petit sac à main blanc. Une fête sacrificielle: j’ai vu dès l’âge de 9 ans tant de chevaux et même des matadors se faire encorner. Quant au taureau, le mieux qu’il pouvait espérer était d’être gracié pour revenir ensuite, après quelques saillies, mourir bravement avec un nom, agoniser sous les applaudissements et finir en tapas.
J’ai vu El Cordobès, le ventre taché du sang de la bête et/ou de l’homme, poussé au risque extrême pour que ce gamin des rues puisse accéder au rite des anciens sacrifices. Sauf qu’après Cordobès, toutes les autres corridas ont semblé ennuyeuses: le public avait pris goût au sang.

Les 30 glorieuses, c’était celles de ma mère et de nous. Mon père, votre arrière grand-père, le médecin, travaillait énormément - service de nuit et de week-end - pour nous offrir tout ça au point qu’à 49 ans il a bien failli y rester. Nous prenions tout naturellement et nous en profitions, joyeux vampires, à cette époque je ne suis pas sure de lui avoir jamais dit merci: pour ces deux mois de vacances d’été, l’Espagne et La Baule puis Saint-Tropez et La Baule. A Noël, 15 jours à Courchevel.
Pâques, 15 jours, toujours La Baule et plus tard, destinations plus exotiques, Djerba l’odeur du mimosa.
Pas étonnant que maintenant j’aie du mal à supporter cette dégringolade:
Découvrant sur le tard ce qu’est l’aliénation, sachant que je la vis comme une humiliation, je vais peut-être devenir l’une des dernières marxistes. Sans forcément en tirer les mêmes conclusions, surtout au niveau des moyens et du tempo car pour ce qui est de la fin, le marxisme après tout c’est d’une certaine façon une réalisation à marche forcée d’une forme de « royaume des cieux »: ici et maintenant ou plutôt un de ces quatre, quand l’homme sera parfait, si l'homme était parfait.

En parlant d’aliénation, pour servir, nous avions des « p’tites bonnes » (car c’est ainsi que nous disions, alors inutile de faire politiquement correct en disant employée de maison, c’est encore plus vulgaire).
C’est pour ça que je n’ai jamais rien fait, pour ça aussi que servir aujourd’hui un café à ceux en plus que je ne considère nullement comme des pairs me semble, surtout à notre époque de petites capsules colorées, le comble de l’humiliation.
L’une de ces « petites bonnes » lisait « le Capital » lors de ses temps de pause, rien que pour nous emmerder. Moi, personnellement, je m’en foutais vu que « le Capital » je trouvais ça trop gros et bien trop indigeste, c’est justement pour ça que j’en avais lu un digest. Ma mère ça l’énervait… pour le principe, pour le reste « le Capital » lui faisait exactement le même effet qu’à moi.

Avons-nous gaspillé? On ne comprend jamais rien dans l’abondance, je suis bien placée pour en parler.
Ce n’était la faute de personne, il n’y a pas de complot, juste l’avidité et a posteriori une coalition d’intérêts…
… qui se transforme en conservatisme et qui ainsi peut-être devient une forme de complot?
De toute façon, si fautes ou erreurs il y a eu, personne ne veut entendre parler du passé. Déjà qu’il est bien trop présent.

Porte 9: « J’ai vu tant de choses… »

Nous parcourions le monde, observateurs extérieurs et aisés. Nous l’avons très peu réellement pénétré, un peu plus humainement et culturellement que d’autres grâce à mon père, médecin et humaniste, mais superficiellement quand même tout simplement parce qu’à l’époque - hormis ceux, diplomates essentiellement, en poste à l’étranger - nous manquions de « culture des autres ».
J’ai vu des pays que vous ne verrez plus. Des odeurs de pays…
peut-on voir des odeurs? : étonnamment, ce sont les odeurs qui restent les plus présentes
…celle, mêlée de curry et de thé noir, du frangipanier le soir au Sri Lanka, la jungle qui poussait entre les pierres de Polanaruwa.

Ceylan -Frangipanier.gif

 

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Celle de Bali à l’odeur de bois précieux. A condition de s’éloigner de ces motocyclettes.

La jungle au nord est de la Thaïlande exhalée par la mousson.

Une face du Japon sortie tout droit de la période Meiji, l’allée mortuaire de Nara.

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Pourtant, l’autre Japon existait déjà mais celui-ci existait encore.
Hong Kong et au Peninsula, un high tea au son des violons. Les pharmacies traditionnelles qui puaient la crotte de chauve-souris. Les ruelles lumineuses des vendeurs de lanternes: comme à Singapour où déjà les bulldozers étaient à l’œuvre. L’île qui vivait toute la nuit.
Les beija flor dans le parc de Rio, l’odeur de cocada sur les trottoir de Copacabana…
J’ai vu de mon regard superficiel et à travers mon odorat plus sensible que mon cœur ce qu’on veut voir de ces pays. Je n’ai même pas vu que trop d’enfants cinghalais mendiaient avec un moignon. Je n’ai même pas vraiment senti que le Brésil était une dictature, il était si dangereux d’en parler, même à mi-mot comme les artistes et les intellectuels: « Pai, afasta de mim esse calice, pai… » (Calice, Chico Buarque).
« Alors on danse… »
Ai-je vu changer ces pays, affalée sur mes matelas de plage impeccablement alignés, avec trois serveurs à ma table pour déplier une serviette sur les genoux? Cherchant le confort d’un service que peu à peu on ne pouvait s’offrir que là-bas. On ne parlait pas de globalisation sauf dans des cours très spécialisés où des professeurs d’ultra gauche tentaient de faire s’interroger des étudiants généralement privilégiés sur les conséquences du développement des multinationales, la dénationalisation de leurs sièges sociaux, la délocalisation de leurs profits.
Pourtant c’était ce qui était en marche. Même au sein des conflits que l’on n’analysait qu’au regard des relations Est-Ouest, ennemi clairement identifié, y compris dans la littérature ou bien au cinéma: dans les deux cas, il s’agissait finalement des facettes d’un même Janus (il n’y a qu’à voir la facilité avec laquelle ils ont fusionné) où le matérialisme était en marche; sauf que dans son environnement de quasi plein emploi, un des deux univers semblait un paradis.
Jamais je ne me suis demandée alors que je me demande aujourd’hui comment auraient évolué ces pays sans ces guerres contagieuses, ces dictatures, cette évolution dont on ne sait si elle était inéluctable ou forcée. Sans la colonisation (ou ses avatars). Et surtout sans surpopulation. On ne saura jamais. Peut-être… sans doute était-ce possible, des valeurs, des cultures, des dignités, des savoir-faire et même des industries préexistaient. Des freins traditionnels aussi.
Alors y avait-il une autre forme possible de Progrès, peut-être la seule divinité de notre temps, déjà sans doute celle de Robespierre avec son étonnant « être suprême »? Est-ce que tout le monde, y compris ceux qui s’opposaient, n’a pas concouru à imposer un seul modèle?
Et si une autre forme de progrès avait été possible: on s’interrogera sur l’éducation et sur la surpopulation… Et si maintenant c’était possible? Mais alors a-t-on perdu du temps ou fallait-il en passer par là pour faire mieux? C’est là qu’intervient la tempérance qui commande justement de ne pas trancher. Et de ne pas se retourner vers le passé, trop présent aujourd'hui, que peut-on y changer?

Porte 10  - « Il a neigé sur Yesterday… »

Les 30 glorieuses, ça reste un terme générique, une ambiance, un environnement.
Nos vies bien sur étaient comme maintenant, faites de hauts et de bas, de chagrins et de joies.
De ce côté-là, je n’ai pas été plus gâtée que ça.

« Skip the light fandango »…
J’ai beau bien maîtriser l’Anglais, je ne comprends toujours pas vraiment les paroles de Procol Harum. Mais elles sont figées dans mon souvenir. Le souvenir du jour où j’ai senti sur un être cher le poids de l’ostracisme venu des bien pensants. Et où j’ai décidé de me tenir à ses côtés: pourquoi est-ce que j’en parle? Parce que c’est ce jour là que j’ai décidé de ne pas épouser un fils de notaire, je dis notaire, je pourrais aussi bien dire… je ne sais pas, je m’en moque.
La vie n’était pas que glorieuse durant les trente  glorieuses. Dans les petits patelins, l’écho de la liberté arrivait sous une forme paranoïaque, 68 et les pavés de Paris étaient sentis comme une menace, les vieux notables révisaient leurs fusils, ils se voyaient décapités. Les rôles étaient encore figés et bien hiérarchisés. En avance pour une chose: ce qui se répand aujourd’hui sur le net existait en local, on appelait ça des corbeaux.
Je me souviens d’un jour de communion. Celle de mon frère. Moi, j’avais 13 ans. J’étrennais une jolie minirobe en jersey rose. Je me souviens de mon cousin, Marc était son prénom, il avait 25 ans… Promenade d’après les agapes, repas façon Brillat-Savarin. Un accident de voiture. Crise de nerf d’un jeune homme qui venait de casser sa voiture et surtout de rompre avec celle qu’il aimait. L’acharnement des notables car ce qui importait alors c’était la respectabilité qu’on confondait avec le conformisme.
Il est arrivé seul, hagard des suites d’une injection de valium, pieds nus, sa chemise ensanglantée sortie de son pantalon: simple répétition avant la générale, la perte d’un être cher, ce n’est pas vraiment glorieux.
Tout le monde s’est écarté.
Il m’a invitée à danser, dans ses yeux l’estime qu’il me portait, peut-être mitigée d’une lueur d’incertitude.
« Skip the light fandango… »
S’afficher du côté du paria: ce jour-là, j’ai pris goût à être seule face à ceux, confits de respectabilité, établis et satisfaits d’eux-mêmes. Et j’ai pris la résolution de ne jamais leur ressembler. De ne pas rester. Et de n’épouser aucun de leurs fils.
Sans être cependant capable de transformer cela en projet ni en départ, encore moins en révolte: mollesse des petites cuillères en argent.

C’est au nom de tout cela que j’en parle aujourd’hui: premier acte de rébellion. Un slow pour leur dire merde à tous. Seuls face aux satisfaits et aux juges.
Seuls…
… Seules:
La fin de ces années s’est passée hors du temps, au fil de l’Alzheimer de votre arrière grand-mère.
C’est aussi le temps du SIDA et c’est exactement la même chose: une fois le mot prononcé à l’époque, l’inéluctable, la tristesse et la peur. La solitude qui naît de la différence et du rejet. Le malheur et l’inconnu qui font fuir. Je crois que c’est sur le SIDA que se sont fracassées les 30 Glorieuses, celles de la joie sexuelle. L’insouciance fut couverte d’un voile gris.

Ma mère était joyeuse. Elle était libre. Elle était impossible, insupportable et irrévérencieuse, elle aurait du me faire honte mais soudées face au monde des coincés, elle me faisait marrer: je crois qu’avec ta maman, Eva, c’est la personne avec laquelle j’ai le plus ri.
Elle était généreuse car sa mère était bonne, toujours à table ce couvert qu’on appelle « la part du pauvre ». Chez elle et chez bien d’autres, il y avait réellement ce couvert. C’était normal.
Ma mère aimait la vie, le Brésil, l’Afrique, les autres.
Une des premières poupées qu’elle m’a offerte était noire. Je l’ai trouvé belle, pour moi c’était et c’est resté une belle couleur. C’est ainsi que se fait l’éducation d’une mère, rien de très compliqué.
Elle avait tant rêvé du Brésil. Elle serait heureuse de voir ce qu’il est devenu maintenant mais déjà à l’époque - pourtant c’était la dictature - les Brésiliens, les Cariocas car c’était à Rio que le plus souvent nous allions,  étaient… heureux peut-être pas mais joyeux:
« a felicidade e com um raio… »
A la fois éloignés les uns des autres, inégaux mais d’une certaine manière, comment dire: culturellement unis. Peut-être étaient-ce les germes du redressement futur?
(Photos: Rio et Afrique)
Privée de père par « la grande guerre »…
- boucherie fratricide dont je ne vous parlerai pas sauf qu’elle a détruit l’Europe et a mené à la deuxième qui elle avait lieu d’être pour ceux qui s’y sont engagés sur des fondements moraux -
… ma mère était un survivor. Et voir lutter un survivor, grignoté jour après jour par Alzheimer, c’est encore plus tragique. Surtout à 50 ans.
C’est une maladie, paraît-il. On n’y comprend pas grand-chose en réalité. Et on met probablement dans le même sac: la dégénérescence cérébrale liée à l’âge - quand la résistance du physique, qu’on sait soigner, est supérieure à celle du cerveau, qu’on ne sait pas encore soigner -; et d’autres maladies, celles qui surviennent tôt. On la traite (si j’ose dire, surtout à l’époque nous n’avions droit qu’à des regards navrés ou à des expériences) en neurologie: c’est-à-dire qu’on tente d’observer similitudes et  conséquences, une sorte de déconnexion inéluctable des cellules cérébrales, apparemment désactivées par un Pacman non identifié. Les malades jeunes ne sont pas dirigés vers un psy, au cas où il y aurait un blocage, un conflit, non on ne s’occupe que de l’aspect clinique qu’on ne sait pas traiter. Personne n’a interrogé ma mère sur ses antécédents: ce père mort dans d’atroces souffrances après avoir été gazé dans les tranchées de cette 1ère guerre ou la grippe espagnole contractée par ma grand-mère (quand on parle de période de merde!); ni sur ce qu’elle avalait, on ne lui a jamais demandé si elle prenait ou mélangeait des anxiolytiques, si elle suivait un traitement hormonal de la ménopause balbutiant à l’époque (déjà qu’il n’est pas tout à fait au point). Non, on s’est contenté de la « suivre ». De l’observer. De la fuir, de nous fuir. Sans jamais nous aider.
Je parle de cette tragédie d’Alzheimer et je pense à Annie Girardot, cette merveilleuse actrice. Elle m’a toujours rappelé ma mère et c’est un peu son épitaphe d’avoir incarné une génération de femmes: en partie libres, à la fois fortes et fragiles. On la voyait boire, fumer, répartir sans se démonter. Habillée à la dernière mode. Féminine et encore par bien des aspects, comme toutes les femmes de cette génération, traditionnelle. Et hypersensible. A laquelle, sans que forcément ça ait un lien avéré avec son Alzheimer mais ça en a avec ma mère, à un certain moment on a fait payer sa volonté d’être libre, d’aimer. Et d’être différente. Libre, peut-être, mais pas au-delà d’un certain point, celui où l’ordre social se sent menacé. La liberté, ça dérange parce que ça fait envie et parce que c’est un luxe.
Cette comparaison suffira pour parler de votre arrière grand-mère qui en plus voulut être libre au milieu de notables de campagnes qui lui survivent encore, momifiés et confits d’honorabilité. En ce temps-là, il y avait aussi ce qu’on appelait des grenouilles de bénitier, une espèce très mauvaise (absolument pas chrétienne puisque sans amour ni tolérance) heureusement quasi-disparue à part dans certains défilés. Quand j’y réfléchis, les copines de ma mère, toutes femmes de médecin d’ailleurs et toutes déracinées, sont mortes trop tôt de la même maladie, je ne parle pas d’Alzheimer (sinon on aurait pu conclure à une épidémie, ça aurait fait une piste), je parle de liberté. Moi, j’aurais du comprendre et rentrer dans le rang. Quand il en était temps. Quand ma mère m’a laissée seule, face au monde. Dont je croyais bêtement qu’il avait changé pour les femmes.

Alzheimer: un univers fait de chagrin, d’inéluctabilité, de peur, de violence, de remords et de honte. D’acharnement thérapeutique à un certain stade. Stupide ou criminel: un malade d’Alzheimer = une famille dévastée avec, un peu comme ce qui m’arrive maintenant, l’admiration ou le respect des autres. Et mon père qui, finalement s’y est usé. Alors le respect des autres, nous aurions tous bien vécu sans.

A part ça - …! - on était libre pendant les 30 Glorieuses. Abondance? Prospérité? Peut-être mais ce que je me rappelle, c’est la joie, l’espoir. Et donc la création. Débridée. Libre. Un monde jeune qui rompait avec le passé, l’inverse du vintage, les adultes avaient envie de s’habiller jeunes et ça ne gênait personne (une femme Courrèges de 50 ans ne se faisait pas traiter dans la rue de mémé ou de ménopausée - sic et par des filles! -).
Et c’est avec plaisir que ma mère m’offrait de quoi me transformer en petite… pute,

j'ai l'air d'une baby doll avec mes cuissardes en latex blanc et mes yeux charbonnés au Longcils Boncza; alors, contrairement à mon intention de départ, je ne mets pas la photo, peur qu'elle fasse en un clic la tournée de tous les vieux cochons qui en viendraient à s'exciter sur une photo vieille de... A la place je mets cette photo de moi, en communiante, prise juste un an avant: Gremlin!

communiante.jpg

... « sa fille sera une pute et son fils un voyou » dixit un notable du coin qui n’en lorgnait pas moins mon entrejambe, c’est sans doute ça qui le gênait:

Pute, ça veut dire quoi?! Nos mères avaient décidé que nous serions libres. Elles se battaient pour ça, y compris dans leur couple quoique mon père était trop fier de moi pour faire des différences. Ca ne concernait pas que des militantes, la grande majorité des femmes avait décidé que désormais elles choisiraient. Plus ou moins mais quand même. Et c’est sans doute ce qui fut notre chance. Mais aussi un problème que d’années d’études en années d’études je n’avais pas compris. De fils de notaire en avocats de province dédaignés au profit de mon cerveau, je n’avais pas saisi: seule, tu finiras dans le mur, ma fille. Et c’est ainsi que dès le début peut-être il était inscrit que je finirais pauvre. Dès la relation entre cette mère si fière, si libre et ce petit bébé pour lequel elle avait décidé de se battre.

Bébé et Maman.jpg


Le mur?
Une femme seule n’a pas d’avenir.
Je ne l’ai pas compris. J’ai même cru, stupide que j’étais, être appréciée pour moi. J’ai cru, orgueilleuse, avoir quelques talents et pouvoir réussir. Seule. Au lieu de ça, je suis tombée de l’arbre qui se trouvait au centre du...

Porte 11: "Paradiso perdito

Mon paradis perdu.

Ce qui aurait pu être une belle histoire d’amour (mais une histoire d'amour, c’est aussi une construction et c’est-ce que la majorité d’entre nous ne sait plus faire) et celle de mon épanouissement. Les raisons qui menèrent à la fin de cette histoire, outre ma propre stupidité, concernent uniquement deux personnes, même si d’autres protagonistes ont leur part dans cet échec mais en ce qui me concerne, il m’appartenait de ne pas m’empêtrer dans des choix cornéliens purement imaginaires.
Puisque ces mémoires s’appuient souvent sur des chansons, je vais vous fredonner ce qui me semble finalement le plus approprié:
« Fuir le bonheur de peur qu’il se sauve…  » Consciente de ce que je quittais et de cette porte qui se refermait et qui désormais me serait définitivement fermée.
« J’ai vu des mondes que vous (…) ne pourrez voir… » (extrait de Blade Runner, Ridley Scott)
Des mondes? Le monde réel dans ce qu’il a de plus beau, ce monde réservé à une élite et, désolée si cela semble un peu provocateur, c’est en raison de ce nombre restreint qu’il reste spacieux et silencieux: dans un contexte de croissance exponentielle de la population, le luxe effectivement c’est de s’offrir l’espace (c’est d’ailleurs pour ça qu’on perdra la maison, l’espace est désormais au-dessus de nos moyens). Ces îles privées des Maldives, ces palaces accrochés à flanc des falaises de la côte Amalfitaine d’où l’on s’attend à voir surgir Vénus, ces réserves sorties tout droit d’Out of Africa…
« I had a farm in Africa… »
Pas au pied des N’gong Hills. Pour moi, ce fut une traversée à bord du Rovo’s rail et puis Londolozi, dans la réserve Kruger. J’ai vu de beaux endroits mais rien d’aussi magnifique que l’Afrique et telle que je l’ai vue, elle va sans doute disparaître, hommes et lions vulnérables.
Londolozi fut l’apogée du paradis perdu. Et quand je pense au Rovo’s rail moi aussi...

Rovo's rail.gif

...j’entends siffler ce train fantôme d’une existence que j’aurais pu vivre et que vue à l’aune de ma présente médiocrité, j’ai peut-être rêvée. Je préfère voir ça comme ça car sinon j’en mourrais ou je deviendrais folle, peut-être suis-je devenue folle?
La beauté. Le silence.
Ce n’est pas tant ce luxe qui me manque (quoiqu'il est hélas souvent lié à la Beauté), c'est surtout l’exigence extrême de la culture. La forme d’intelligence qui me convenait et qui enfin m’enrichissait: dîner avec des éditeurs, des designers, des écrivains… des créateurs. Car ce n’est pas le monde et les voyages qui m’ont transformée. C’est ce monde culturel dans lequel j’ai pénétré, que j’ai aimé, auquel j’ai cru appartenir et dont un jour je me suis chassée, forcée de revenir dans mon monde antérieur, brillant aussi mais d’une façon traditionnelle et efficace, désormais pour moi démodée; auquel je n’appartenais plus et qui, voyant que je m’ennuyais, ne voulait plus vraiment de moi. A moins que je change. A moins que je paie. Et j’ai payé. J’ai peu à peu abandonné tous mes projets qui voulaient faire survivre ce monde abandonné, de toute façon personne n’allait m’aider à les réaliser, nul n’a senti combien c’était important pour moi, une manière d’enfanter avant de ne plus pouvoir. On m’a aidée à retourner dans le rang pour en arriver là, dernière étape, ultime pénitence, humiliation professionnelle. Maintenant on peut me plaindre, me respecter. Je fais à nouveau partie de mon monde, de retour dans la meute quelques échelons plus bas, certains-certaines ne m’ont jamais tant aimée.
Sachant que j’ai moi-même consenti à ma propre lobotomie culturelle, peut-être même intellectuelle: j’avais ce luxe, ce bonheur, cette différence et toutes ces cartes postales à me faire pardonner.

Avant de vous décrire mon cheminement qui passe par la « pénitence », je vais décrire son archétype. Car c’est sans doute parce qu’elle y correspond qu’on m’a soutenue et respectée.

Mais attention! Il y a des règles: pendant qu’on paie, si on veut être aidé, il ne faut pas relever la tête, il faut baisser les yeux surtout avec les êtres intermédiaires et avides de puissance, employés de ces groupes dépersonnalisés autant que délocalises, maintenus sous pression avec en compensation une once de pouvoir; sinon on vous le fait payer. Tête basse et yeux tournés vers le sol, comme tout primate dominé: nous sommes encore des singes. Quitte à ronger son frein mais on ne doit pas le montrer: j’ai appris à adoucir mes yeux. Il ne faut pas relever la tête, pas avant en tout cas d’être sortie de là… Alors pour le moment je garde les yeux baissés pour qu’on ne voie pas brûler une étincelle. Car en réalité, je suis devenue un survivor,  personne ne s'y attend ni ne s'en rend encore vraiment compte, et c’est ce qui va me sauver.

A., tu as un jour devant moi posé la question de Dieu et je trouve qu’on n’a pas su te répondre dans ce scepticisme ambiant car mieux vaut pour les enfants commencer par de belles histoires, plus tard libre à eux d’y croire ou pas.
Je ne sais pas si je suis en droit de te répondre à la place de tes parents qui veulent apparemment que tu prennes ta propre décision mais comment décider de ce qu’on ne connaît pas? Je n’en parlerai pas plus à toi, E., laissant tes parents gérer seuls la mixité de leurs croyances et qui, intelligents et tolérants, s'y prennent plutôt bien. Par contre, il y a un parcours dont je ne connais pas la cause mais dont j’ai expérimenté les effets. Il est universel, transparent et caché, lorsqu’on le mène à terme (c’est le mot essentiel), et à condition que le Bien lui soit intrinsèque, il conduit à la plénitude que ce soit dans un rêve, un mythe, une histoire racontée… De là à penser qu’il conduit à une résurrection, après tout on ne nous a pas laissé d’autres indices que les Correspondances inscrites très tôt sur une table d’émeraude, source de bien des conflits, notamment de propriété.
Quel rapport avec ma chute? Deux rapports en fait: les leçons qu’on en tire et la fin car l’œuvre peut finir en noir ou en blanc. C’est peut-être pour ça qu’il est interdit d’y mettre soi-même un terme?
Ce secret est disponible au grand jour, peut-être cette perle fine ou ce champ pour lesquels on abandonnerait tout. On trouve ce secret dans tous les livres des morts, sur les murs des tombeaux égyptiens, dans les mythes, ce qui n’est pas sans rapport. Dans nos contes pour enfants, dans vos contes pour enfants, dans ces contes pour tout le monde que sont Star wars ou bien Harry Potter.
Non, ce n’est pas seulement une technique d’écriture dérivée du « héros aux 1000 visages ». Ce n’est pas non plus l’apanage initiatique et jalousement gardé de sociétés secrètes.
C’est la sortie au jour. A condition de ne pas s’arrêter avant…
Imaginez que la belle au bois reste endormie… en même temps, c’est peut-être ainsi que va la vie et le reste serait une arnaque?
… C’est le feu qui fait le verre et qui avec le souffle le transmue en œuvre d’art. C’est le grand secret: celui de la transformation.
C’est ma chance si je sors de ce merdier. Le problème c’est que je ne sais pas quand ni comment, je ne sais même pas si. Et c’est là que la foi est utile.
En tout cas c’est le regard que je veux porter. Il faut que le malheur soit intelligible. Sinon, c’est absurde. Injuste. Révoltant. Même si ça l’est peut-être.

Parce que je ne suis pas encore révoltée, parce que j’ai l’espoir, je vais choisir la voie de l’intelligibilité et décrire ce qui m’est arrivé selon ce processus.
Sauf si… je reste bloquée au noir. Car c’est là que je suis au moment où j’écris. Ou au gris. Et peut-être au loin vient-il plus noir?
Devrais-je plutôt me révolter? Il en est encore temps. Il sera toujours temps.

Porte 12 -Nous n’irons pas au bois…

Moment de découragement.

J’ai échoué. Ai-je donc rêvé trop haut: qui en décide, soi, les autres, le résultat?

Dois-je rentrer dans le rang.

Ou bien me révolter?

J’ai voulu être libre et en me débattant pour le rester, je me suis entravée et cela semble inextricable.

Je n’ai plus beaucoup de temps. Je vais devoir rentrer dans le rang, (presque) tout le monde est si content, soulagé. Je suis en colère. En colère qu’alors que j’ai voulu être libre et que j’en supporte toutes les conséquences, je vais rester là où je suis et où je resterai fondamentalement malheureuse pour être raisonnable, pour rassurer les autres.

Je perds ma liberté. Jai peur.

Et si je m’étais habituée à ne rien faire. Ou à cette pauvreté tragique?

Rentrer dans le rang si on veut, quelques crans au-dessous. C’est là que le bât blesse.

Je suis devenue pauvre, cela touche à mon existence, je ne l’ai pas si mal vécu, cela m‘a même stimulée, devoir chercher sans cesse des solutions, si seulement j’avais pu faire cela plus tôt. Avant j’étais un gros bébé. Et, toute intello que j’étais, j’étais fondamentalement con.

Maintenant, c’est pire pour moi et seuls peuvent le comprendre ceux qui sont formatés comme moi et qui en plus ont de l’estime pour moi, les autres trouvent ce genre de réflexion orgueilleux et tout à fait antipathique: je suis coincée dans un emploi non pas au-dessous de mes compétences mais au-dessous de mes capacités cérébrales et je vis ça comme une torture.

Rien que le fait de ne pas avoir de carte de visite, moi qui en ai toujours eu: comme si soudain je n’existais plus en tant que personne.  Surtout cette soumission forcée au rythme, aux idées, aux choix et aux priorités de quelqu’un d’autre. Dire quand on va déjeuner, demander si on peut s’absenter alors que c’est nécessaire. Exécuter. Exécutée.

Pour m’adapter, je devrais oublier ce à quoi j’avais été formée, ce privilège offert par mes parents: les études d’un futur décideur.

Je n’ai jamais eu envie de décider pour les autres. J’étais déterminée à décider pour moi: graine d’artiste ou de petit entrepreneur. Pour l’un il faut du talent, pour l’autre du courage, de l’opiniâtreté… et de la chance. Je n’ai pas à ma connaissance de talent exceptionnel sauf d’une façon ou d’une autre, pour vivre comme je l’entendais (c’est ce talent que j’ai perdu). Et j’ai manqué de chance...

… J’ai adoré être un entrepreneur. C'est honorable. La dignité en sort intacte et c’est bon pour l’adrénaline. Si cela se représentait, je signerais à nouveau tout de suite, tant pis pour la prudence. Je préfère être un loup famélique. Par contre, je ne signerais pas seule car il faut partager, échanger, confronter ses idées, c’Est-ce qui enrichit et c’Est-ce qui rassure.

Le privilège du décideur se résume en deux mots essentiels: initiative, autonomie et ces deux mots veulent dire dignité. C’est ce que j’ai perdu et ça touche à mon être. Dans quelques mois au plus j’aurai changé, je regarderai la pendule, j’aurai des RTT… En fait, c’est déjà fait. Je deviendrai amère, mon œuvre aura échoué.

Et si j’allais au bois pour rejoindre Mishima…

Il me reste un peu de temps. Pour écrire. Je crains dans peu de temps d’avoir perdu le fil de ce que je veux écrire. Parfois, c’est déjà fait, je ne suis déjà plus moi et quand je me relis, je ne me reconnais pas.

Moment de découragement. Je n’abandonnerai pas car on ne m’aura pas.

Je n’irai pas au bois retrouver Mishima.

Porte 14: Women

C’est à la mort de mon père que j’ai réalisé que je n’étais plus une fille mais une femme. Mûre.

Seule... après le paradis perdu.

A quoi bon faire des études qui forment les décideurs si on ne veut pas être cette « femme des années 80 », shootée à la testostérone au point que cela induit parfois des mutations physiques et des têtes toutes frippées dès 45 ans. Sachant qu’aujourd’hui les choses changent parce que les garçons eux aussi ont changé: toute une génération agressive et stressée est en train de passer.

Je ne voulais pas être une femme de pouvoir. Je voulais être une femme libre et si possible rester une femme douce. Libre: sans protecteur, ni sponsor, pourtant Dieu sait s‘il s’en est présenté car en réalité le harcèlement ou plus exactement une forme de droit de cuissage, induit, souvent sans agressivité, existe surtout pour les jeunes cadres, les autres sont mieux protégées et surtout elles osent se plaindre. Les cadres sont habituées à ne pas se plaindre, c’est un aveu de faiblesse. Et puis les femmes sont libérées, un petit coup ça ne mange pas de pain, non?, même avec un vieux chnoque, juste pour réussir, Paris vaut bien...

Je me suis débrouillée pour en donner le moins possible, sauf lorsqu’on me plaisait: séduire, promettre, faire fantasmer et ne rien tenir, dans les voyages d‘affaires pas de raisons que je sois le cadeau d‘entreprise.

J’ai peu donné et donc j’ai peu reçu. Juste le minimum. Et un jour… je n’ai plus rien eu à part quelques vrais amis, ce n’est pas difficile, plus nombreux que les doigts d’une main moins que les deux.

C’est alors que peu à peu je me suis enfoncée. Jusqu’à…

Porte 15 - Hiver 2011!

« Smile when your heart is aching… »

Smile to be helped!

J’ai eu faim. Je n’ai pas eu froid mais j’ai eu terriblement peur.

Il est temps que j’écrive car je commence déjà à avoir du mal à me souvenir.

Si je fais abstraction de ceux qui ont difficilement caché leur propre valorisation de se sentir soudain supérieurs, rares sont ceux qui m’ont vraiment laissé tomber.

Plus rares encore sont ceux qui m’ont vraiment aidée.

Vraiment c’est vraiment me chercher du boulot comme si j‘étais une fille, une épouse, une sœur. Vraiment me donner même 10€ (= un film, un magazine, un petit gâteau chez Ladurée…); nul ne saura jamais combien, telle une Pretty woman affamée,  j’aurais rêvé qu’on m’emmène remplir un panier à la Grande Epicerie (OK, je devrais citer une enseigne de hard discount mais moi, ce qui m’a aussi manqué, c’est la beauté des lieux) au lieu de me dire qu’on m’admirait.

En fait, je pense qu’on ne m’a pas crue. Qu’on ne pouvait me croire parce qu’on ne pouvait l’imaginer faute de l’avoir vécu: c’est toute la différence entre se mettre dans la peau de et être dans la peau de. Entre compassion et empathie.

Je n’avais pas non plus trop envie d’attendrir si je voulais rebondir, j’essayais d’assurer connaissant mon milieu « la pauvre, si tu voyais dans quel état », « has been » etc. C’est cette cruauté qui assure la performance et le renouvellement. Et puis c’est difficile d’aimer quelqu’un qui a fondamentalement changé par rapport à l’image qu’on en avait.

Seuls ont pu imaginer des administrations, des élus, des associations, tous les services sociaux, fiscaux…, ceux qui connaissent la situation et qui savent que mon cas n’est pas isolé. Ceux qui servent l’intérêt général, par profession, par engagement. Là on m’a immédiatement comprise. Et on m’a beaucoup aidée. De façon professionnelle car ils sont habitués, formés à gérer ce genre de situation. C’est l’occasion de les remercier. C’est peut-être grâce à eux que j’ai survécu à cet hiver qui en réalité à duré jusqu’à l’été. Oui, je pense que ce sont eux qui m’ont sauvé la vie, surtout ces assistantes sociales qui, à l’instar du médecin qui ne se met pas à pleurer devant un patient gravement atteint (que ça achèverait), approchent avec professionnalisme et une certaine distance ce qui vous semble une tragédie contre laquelle il y a une infinité de micro-solutions, reste à les connaître, reste à considérer qu’on y a droit, reste à accepter d’y avoir droit.

Beaucoup, connus et inconnus, simples passants, vendeurs et commerçants, ont été compatissants et c’est grâce à eux, que je ressors de là sans aucune amertume. Je pense pour être tout à fait lucide qu’une partie de cette émotion était liée à ma déchéance sociale et à la crainte qu’elle inspirait par transfert. Au fait aussi que j’étais sympathique, plutôt bien éduquée, bien propre même élégante, relativement charmante, plus facile à aimer.

Au-delà, c’est une forme d’amour, pas forcément de moi mais de l’autre. D’empathie? Un beau mot, galvaudé (comme charisme). Car certains sont allés au-delà et m’ont vraiment aidée. Avec des mots justes. Avec des actes. Avec opiniâtreté.

Des Justes, c’est le mot que je cherchais.

Vraiment aider c’est être suffisamment structuré pour ne pas fuir, pour ne pas non plus être tenté d’en profiter y compris moralement. Pour prendre de mes nouvelles lorsque je n’en donne plus, lasse de ne pas en avoir de bonnes à donner.

Mon frère d’abord, je ne suis pas sure qu’il m’ait réellement crue mais il m’aime et c’est tout. Pour lui, que je sois dans cette difficulté était inacceptable, il lui était impossible d’être heureux. Il en serait de même pour moi dans la situation inverse. Il était toujours là. Tête de pont de la famille, neveux et cousins en tête.

Ensuite…je compte sur les doigt de deux mains. C’est le hasard d’un relationnel et de fidélités établies de longue date mais ils ont tous une notoriété dont je ne profiterai pas pour me faire de la pub: je me contenterai de leur dédier moralement ce blog. Car ceux-là m’ont vraiment et constamment aidée. Et, plus important face à mes doutes, leur estime m’a sauvée.

Est-ce que ce fut dur? Très. Jamais déshonorant.

Qu’est-ce qui m’a aidée? Ce métier aussi que je croyais ne plus aimer: la communication car c’est elle qui fait la différence. Et je l’aime finalement dans ce qu’elle est en train de devenir: plus vraie, à terme plus éthique.

Un peu comme une chimiothérapie, on sort de cette expérience nettoyé, « nortonisé ». Pour être tout à fait franche, probablement parce que j’imaginais que ça ne pouvait durer, j’étais moins malheureuse que je le suis maintenant que je me sens piégée. Je dormais à l’époque et je faisais des rêves… compensatoires.

Mais surtout j’ai compris.

J’ai goûté à la valeur des choses, j’ai vu le beau, le bon dans de toutes petites choses. Et confrontée au choix, j’ai compris l’inutile d’une consommation sans discernement. Et le plaisir aussi de se lâcher: j’ai suivi le conseil de ceux rencontrés dans ces associations qui tiennent chaud aussi même quand on est nourri ou chauffé…

Il y avait de tout autour de cette table. Les bénévoles avaient l’air de pauvres. Souvent, pour venir là, les « pauvres » se mettaient sur leur 31: une styliste, un peintre, une photographe, des parents de familles trop nombreuses, des Chrétiens, des Musulmans, un Chilien, une Italienne qui m'a donné …

… Ce précieux conseil: garder une part pourtant déjà minime pour s’offrir du plaisir et du beau, un verre dans un café, un film, un magazine… eh oui, c’était à ce point. Ou les vitrines de Noël du Bon Marché (désolée pour les autres, je vis Rive Gauche) qui elles sont gratuites pour qui, comme moi, ne connaît pas l’envie ni l’amertume d’être privée quand d’autres peuvent avoir. Je n’ai jamais connu cette amertume, peut-être parce qu’au fond de moi je ne me considérais pas comme pauvre.

Un petit coup de parfum qu'on nous fait essayer. Ou une dégustation à la Grande Epicerie où même pour de petites choses j’ai continué à aller, histoire de continuer à me souvenir de la beauté, évoluer en son sein, sinon j’aurais été vraiment finie.

J’ai mis en pratique la seule philosophie, celle du carpe diem où « à chaque jour suffit sa tâche » (plutôt que « peine » que l’on confond avec chagrin). Celle de trouver des solutions aux problèmes immédiats tout en s’accordant une respiration avec ces petites choses que je cite ci-dessus.

Il ne faut pas que ça s’éternise car ces problèmes incessants empêchent toute construction et de se concentrer sur le l’avenir, un peu comme dans une économie de cueillette, un peu comme dans une crise économique où l’on serait harcelé tous les jours par des agences de notation (exemple pris au hasard); surtout qu’on se retrouve dans un univers sans rendez-vous ni passe-droit, qui prend du temps: services sociaux, prêt sur gage… tout cela prend une grande part du temps qu’on devrait consacrer à autre chose, ne serait-ce qu’à se pauser pour essayer de réfléchir. Comme si cela ne s’adressait qu’à des personnes qui ont le temps: en situation de survie, à condition qu’on espère rebâtir, on est dans l’urgence et le temps est précieux. Le moral aussi.

Résultat: J’ai compris. Et donc j’ai fondamentalement changé.

Et ce fut la naissance non pas d’un chef, je n’ai aucun besoin de puissance (j’ai trop d’hormones femelles), j’ai juste besoin qu’on me laisse vivre comme je l’entends.

Non, ce fut la naissance du survivor.

Ca ne se voit pas tout de suite. Rien n’a changé à l’extérieur ou peut-être dans les yeux mais il faut bien regarder.

Ou dans le fait que presque tout désormais, sauf ce qui est essentiel, me fait rire: l’humour naît bien de la tragédie.

Et je ne crains plus rien, ni personne. En fait, ceux qui me connaissaient ne connaissent plus « Raoul ».

Je n’oublierai jamais ceux qui m’ont vraiment aidée. Les autres resteront sans doute ce qu’ils étaient, des copains, des relations, ils croiront même être des amis.

J’espère surtout me rendre compte de ceux qui autour de moi vivraient ça: maintenant je sais que ça peut arriver, perte d’emploi, minima sociaux, fin du crédit, impossibilité à réduire suffisamment vite et significativement son niveau de vie (d’autant qu’on est alors bloqué dans un appartement trop cher) et hop la spirale.

Porte 16 - La mort?

... J’y ai vaguement pensé.

A quoi bon exister quand on ne peut plus accéder à ce qui est essentiel et qui forme le soi?

Il m’arrive encore parfois, quand la pression devient trop forte, d’espérer qu’elle viendra naturellement. Sans douleur. Juste pour être tranquille. Pour avoir « un peu de silence »…

Sauf que ma santé est florissante. Était. Elle en a pris un petit coup. Rien de grave pour le moment. Un coup dans les entrailles: à chaque coup de fil, à toute heure, avec ces voix de centres d’appel, enfiévrées par la pression du rendement, qui vous fliquent et vous font la morale comme si on était dans une série de justice américaine = un coup dans la bide. Courriers recommandés, coup de sonnette vers 11h, souvent le samedi pour être sur qu’on est là et pourrir le week-end, seul moment de répit = un coup au cœur. Etc. Tous ces coups dans les tripes, le ventre serré qui un jour peut-être... Il faut savoir ce que ça fait quand on agit à l’abri d’une enseigne, souvent anonymement, en tout cas en toute irresponsabilité. Pas le choix? C’est toute la théorie des baïonnettes intelligentes. Multitude de coup d’aiguilles, coups de poignards de minables Brutus mais qui comme ceux qui vinrent au bout de César, n’ont d’autre objectif que d’assurer l’irresponsabilité de chacun des coups d’aiguille dans le résultat final.

Je ne me suiciderai pas.

J’y ai pensé. Alors qu’il n’était pas encore trop tard, que je ne laisserais pas vos parents et grands-parents se dépêtrer de mes ennuis. J’y pensais bien que ce soit contraire à toutes mes convictions et à celles de la plupart des autres aussi, donc mieux vaut éviter.

J’y ai pensé bien que tout naturellement j’aime la vie et qu’il est alors fort probable que j’aurais instinctivement sauvé ma peau au tout dernier moment.

J’y pensais à cause de ces coups de fil incessants et qui viraient à la persécution. A cause de la honte et de l’exposition que je sentais venir. De la petite vie de merde que je pouvais prévoir.

J’ai même trouvé, intellectuelle que j’étais, que c’était une bonne idée d’y préparer les miens. Ils ont mal réagi, très mal. Dans un premier temps j’y ai vu une privation de mon ultime liberté. Puis j’ai compris en quoi je les avais peinés: que je puisse croire qu’ils accepteraient de me perdre pour éviter des soucis matériels. Et là j’ai eu honte. Donc je ne me tuerai pas.

D’autant que j’ai pris goût à me battre. Me battre même contre des moulins à vent. On - le combat, la survie, le stimulus qu’il y a à trouver des solutions - a éveillé non pas un géant mais un nain endormi et qui s’est réveillé avec un doigt levé.

(A venir: Photo de mon "fucking gnome" création Ottmar Horl))

Levé contre la fatalité? En tout cas pas contre le monde entier car j’ai beaucoup reçu. Il me reste à donner.

Cette volonté de me battre m’a fait refuser - ou plus exactement j’ai pris l’ordonnance pour rassurer mon médecin mais je ne les ai jamais achetés - toute forme de tranquillisant qui ne servent qu’à adapter l’individu, lui faisant accepter son destin et donc d’une certaine manière ce que le collectif impose. Je veux rester avec tous mes sens aux aguets. Avoir peur s’il faut avoir peur. Etre en colère. Refuser. Rire sans que ce soit bêtement parce que j’ai eu le malheur de boire un verre.

C’est l’occasion de dire, car je pense que ça n’est pas sans lien, que c’est complètement con de mettre en avant ces 5 étapes qui mènent au renoncement: moi j’ai décidé de m’arrêter au refus et même s’il le faut à la juste colère.

Ces 5 étapes qu’on nous serine à longueur de feuilletons c’est une arnaque. Je ne sais pas d’où ça sort - ou plutôt si  - mais les présenter comme la norme aboutit à en faire la norme quitte à aider avec justement quelques tranquillisants.

Notamment la 5ème étape, celle de l’acceptation. Une des remises en cause les plus efficaces et les plus inconfortables que j’aie vu, c’est dans un épisode de « Boston Justice » (OK, je suis totalement fan des bonnes séries américaines): Boston Justice, donc, avec Maître Shore qui  demande au condamné à mort, probablement innocent de surcroît, de se révolter jusqu’à la dernière seconde, de refuser, de hurler contre cette injection létale en pleine force de l’âge pour que ceux qui sont présents puissent au moins réfléchir au lieu de repartir tout gonflés de respectabilité.

Refuser, être en colère. Il ne s’agit pas d’être ronchon ou aigri, d’en vouloir à tout le monde. D’oublier ses propres responsabilités, les accepter, c’est une force et une dignité. D’imaginer des complots et de n’en vouloir qu’aux autres histoire de transférer ses responsabilités: c’est bon pour les malades mentaux, c’en est d’ailleurs un symptôme.

Pendant toute cette période j’ai tout fait pour rester agréable, pour assumer sans emmerder le monde:

« Smile when your heart is aching… »

Question de politesse. De survie car si en plus on est désagréable, le prétexte est trop bon pour vous laisser tomber.

Je souris.

Mais je vais me battre.

Vendre très chèrement ma peau: si on me mène à l’abattoir, ce ne sera pas un agneau mais une louve indigeste.

Et sauver ma maison…

Porte 17 - Save my House!

« Quand je me tourne vers mes souvenirs, je revois la maison où j’ai grandi… »

… et dont je suis devenue propriétaire: ce fut ma damnation.

Avoir traversé ça quand on possède une maison.

Je dis ma maison sauf qu’elle n’est pas seulement à moi.

Elle fait partie de moi. Elle est plus importante que moi. Je me sacrifierais à elle-même si je ne lui sacrifierais pas mes proches.

Et donc « ils » n’auront pas ma maison.

Même si, faute de moyens pour l’entretenir, elle devient peu à peu une ruine… chic. Ma gigantesque chambre n’est pas vraiment chauffée mais j’aime cette ascèse, je la trouve distinguée.

Il y a près d’un puits, une cellule. Sur la pierre est gravé le souvenir de Jehanne, ditta la Grimoire. Et sur une autre pierre, dans l’encadrement d’une fenêtre, la date de ce tremblement de terre qui a eu lieu en l’an… C’est déjà effacé, quelqu’un a nettoyé la pierre. On nettoiera tout ça, on ne veut plus d’un passé auquel on n’appartient pas et qui donc vous dénie la maison. On fera de grandes baies vitrées, ce sera probablement un hymne à la réussite du nouveau notable local (ce ne sera plus un médecin, il y a longtemps - depuis 1974, plus ou moins - que c’est fini pour eux). Plusieurs déjà doivent lorgner la maison, insatisfaits de leurs demeures pas assez imposantes pour leur nouveau statut.

Moi, vivante, « ils » n’auront pas ma maison. Notre maison et c’est le pire. Car j’entraînerais dans ma chute tout la famille si l’autre n’a pas pour le moment les moyens de racheter?

Notre fantôme si ça se trouve ne saura plus où aller poser son petit baluchon. Et le plus grand trésor, j’en ai déjà parlé, c’est le rapport avec l’espace, la possibilité de s’isoler. Et je vais perdre ça. Il me restera la cage à lapins que je pourrai m’offrir avec mon salaire de secrétaire, sans doute dans une cité dortoir, une bonne télé et puis au lit: petit pion de la chaîne capitaliste. Ce qui suppose de larguer mes souvenirs, ces cartons devenus encombrants: je dois devenir un être sans mémoire. Tout juste bonne à travailler pour s’offrir… juste de quoi bouffer. On parle de déclassement mais qu’était-ce donc que la prolétarisation?

J’aurais du choisir la maison quand je le pouvais encore. Je l’ai laissé tomber. Comme j’ai laissé tomber mon chien. Et c’est ce que je paie. Ce que je me fais payer.

Moi vivante, jamais « ils » n’auront ma maison!

Porte 19: "Smile"

…When your heart is aching, smile when your life is…

C’est ce que je fredonne chaque matin quand je vais travailler: j’y vais à pied, question de liberté. ¾ d’heure dans Paris, mon amie.

Souris: c’est plus agréable. Souris par instinct de conservation. Souris même si tu bouts à l’intérieur.

Souris, ça fait remonter les traits, vu que je n’ai plus les moyens de m’offrir de bonnes crèmes, une autre différence.

Souris, sinon plus personne ne va t’aider. Etant une femme, mure, si en plus je deviens aigrie on va faire de moi une sorcière. C’est arrivé à tant de congénères.

On va me laisser tomber. Il me faut des soutiens, je dois rester agréable, respectable, fréquentable, de bonne composition…

Quelqu’un m’a engagée. Pour m’aider. Et je me sens piégée. Et maintenant? Au point où j’en suis, tout est ouvert. Le pire. Le meilleur. Le renard peut toujours se dévorer la patte, question de priorité.

Rien n’est jamais fini… Car pour vous tout commence.

Je mets dans votre malle quelques-uns de mes livres et de mes DVD. Et j’y mets…

Porte 20: Le secret...

… le mot caché dans cette malle.

Car il y a un secret.

Ce secret est puissance.

Ce secret est résistance. Il est subversion fondamentale.

Ce secret abat les dictatures et toutes formes d’aliénation.

Ce secret lutte contre ce qui pèse sur la terre: la surpopulation, la faim, la destruction de notre environnement, les dictatures, la violence et la guerre, les inégalités…

Ce secret est peut-être la seule conspiration et la seule confiscation.

Mais pour mieux parler de ce secret, je vais d’abord vous parler…

… Du Progrès.

On l’assimile à l’espoir, une forme croyante de la théorie de l’évolution.

Car de façon ultime on aboutit à une religion, tant pis pour les ultra-rationalistes: face à Dieu qui créa l’homme, l’homme peu à peu devient Dieu… et peut-être crée l’homme, en tout cas essaie de s‘en donner les moyens? Quelle différence d’ailleurs, à part le temps, si l’homme devient parfait? Un peu long à analyser, la différence actuelle en tout cas c’est l’orgueil dans un univers d’imperfection.

On oppose au Progrès ces théories déclinistes ou celles imaginées par des cerveaux pessimistes qui iraient d’un âge d’or à celui d’airain.

Vision souvent influencée par sa propre situation: ainsi, à titre personnel, je peux considérer qu’ici et maintenant je suis passée de l’âge d’or à celui d’airain. Et quoiqu’on en dise, malgré le titre de certains magazines, de toute façon le vieillissement est rarement un âge d’or.

Sur un plan intellectuel, la question n’est pas que ces théories soient forcément fausses, c’est qu’elles sont désespérantes et que donc elles empêchent d’avancer.

Que de façon ultime, sauf à regretter nos grognements dans des cavernes puantes, elles supposent la croyance en un Eden ou une autre planète - ce qui n’est pas très différent si on exclut l’espace temps - au moins une Atlantide (mais venue d’où ce qui nous ramène à l‘une des deux solutions précédentes?), le temps des dieux puis celui des demi-dieux puis celui des héros…, les fils du ciel qui virent les filles des hommes etc. etc.: pourquoi pas? Si ce n’est que c’est parfois la base de systèmes de castes mais aussi de certaines théories du complot qui ont vite fait de déraper.

Surtout rien ne permet de travailler sur une telle hypothèse et donc cela reste une croyance qui n’a que des inconvénients.

Nous en revenons au Progrès auquel je veux croire, ne serait-ce que pour vous, mes petites poupées.

Il doit guider mais qu’advient-il s’il ne fait que suivre, accompagner en colmatage hâtif?

Le progrès n’est pas seulement progression même si c’est la même racine.

Le progrès du 20ème siècle, c’est une banalité, fut essentiellement (pas seulement) matériel et technologique, en partie dans l’excès histoire de se démarquer des siècles précédents. C’est ce qui est remis en cause ou plus exactement réorienté vers plus qualitatif et éthique et qui va supposer l’adapta tion ou  la disparition d’une espèce, celle des purs cerveaux gauches à dominante reptilienne: ils résistent mais peu à peu ils vont se marginaliser et, peu nombreux chez les jeunes, ils vont finir par disparaître. Mais surtout (car il y a peu de "purs cerveaux gauches" notamment en famille) les modes de management vont changer et les valeurs managériales du 20ème siècle sont déjà démodées.

Par contre le Progrès n’est pas modernité. Ni fatalité.

La mondialisation est un progrès car elle est généreuse: diffuser au monde le progrès technologique, lui permettre de manger à sa faim… Sauf qu’on prend le monde tel qu’il est sans se demander quel coche on a raté: le monde croît, les hommes se multiplient, c’était dans les bagages des expulsés de l’Eden, était-ce avec la sueur de son front une autre malédiction? Est-ce le sens de la pyramide, d’un à l’infini (et non l’inverse)? Faut-il moins d’hommes? Une guerre, externe ou interne par l’affrontement de communautés ou la défense violente de ses frontières? Bien sur que non même si c’est un des risques. Par contre, on ne peut avoir une vision linéaire du progrès car on a raté le coche, on peut encore le rattraper mais il faut mettre des moyens bien plus importants que si on s’y était pris plus tôt et  de la bonne volonté, de toutes parts car tout le monde, toutes les idéologies, tous les intervenants, pour des raisons différentes, sont responsables de la situation.

Un autre monde possible… Celui de l’éducation des hommes, c’est la responsabilité principale, un crime contre l’humanité et qui remonte aussi loin qu’on peut remonter. Pas un complot mais un réflexe naturel, celui de la confiscation et de l’exploitation, faire accomplir aux autres pour mieux jouir du temps dont on dispose des tâches considérées comme ancillaires.

C’était dans l’au-delà la fonction de cette infinité d’Ushebtis, petits travailleurs de terre cuite égyptiens: on ne se refait pas.

Ce crime c’est de ne pas avoir donné aux hommes (au sens large faut-il le préciser?) une éducation permettant à chacun de mieux maîtriser à tous points de vue sa destinée au lieu d’être balloté sur les vagues d’une vie qui n’avait de sens qu’avec la promesse d’un au-delà et qui, pour une majorité, n’en a plus. C’est aussi pour cela que l’on veut à tout prix prolonger la vie ce qui n’arrange pas les choses.

L’avènement de l’intelligence: plus tôt on aurait commencé, plus c’eût été facile, moins c’eût été coûteux. On peut encore s’y mettre, on ne verra pas les effets tout de suite. On ironise sur Ziffrin qui se serait trompé en prédisant la fin du travail. Sauf que cf. Feynman, c’était un monde possible. Et c’était donc un choix. Des priorités, du courage, des luttes, sans doute des sacrifices.

Nul n’a fait ni imposé ce choix, la plupart des pays riches (à part ceux qui ont une population peu nombreuse et/ou qui sont particulièrement repliés sur eux-mêmes) n’ont pas réussi dans leur pays et se sont bien gardé de l’imposer à l’extérieur (ne serait-ce que comme contreparties aux aides).

Et c’est dans ce contexte de croissance non maîtrisée des populations qu’on a fini par épuiser la terre. C’est là aussi qu’on multiplie un réservoir de main d’œuvre, retour à la globalisation.

Le secret, c’est donc l’éducation, la formation de chaque intelligence, donner aux individus les moyens et les clés pour s‘imposer en tant que personne.

Je vous l’ai déjà dit: il n’y a pas de complot à mon sens… mais je ne suis pas si niaise et lobbyiste je sais qu’il y a des convergences d’intérêts. Ces convergences s’associent, se concentrent dans des réseaux, des ententes, des alliances, le problème se posant lorsque le moteur essentiel repose sur l’avidité dans des univers clos.

On manque de contrepoids et c’est ce qui peut naître grâce aux réseaux sociaux: à condition qu’ils ne soient pas récupérés, à condition qu’une plus grande partie des « élites », y compris économique et financière, se déplace vers l’associatif, l’éthique.

Le contrepoids, c’est la formation de l’intelligence qui est à la fois le point de départ et le but à atteindre.

Le point de départ, l’enfant ouvre les yeux sur le monde: au commencement, il y a le hardware et le processeur. Il est probable, sauf à croire à la prédestination, la réincarnation ce à quoi je ne crois pas, que tous les hardwares, tous les processeurs sont plus ou moins identiques.

Reste à comprendre le monde car si on ne comprend pas on a peur et si on a peur on est soit violent soit victime. Les deux souvent.

Reste à décrypter les messages pour devenir acteur. Il faut alimenter le hard: à peine l’œil ouvert, il y a l’environnement et les stimuli familiaux et là commence la transmission des inégalités si déjà manque  aux parents (et particulièrement aux filles, dans certaines parties du monde, servantes de leurs parents ensuite vendues, par dot ou promises enfants) le secret dont voici maintenant le nom:

La connaissance bien sur. Un long (et interminable) processus qui commence avec l’éducation.

Quelles seraient les hiérarchies si tout le monde était éduqué? On dit qu’il faut de tout pour faire un monde, on est content d’avoir quelqu’un au-dessous,  pas forcément quelqu’un au-dessus. Dans le même temps, paniqué, on en voit les limites lorsque le monde entier - non qualifié mais aussi, c’est nouveau, qualifié - se retrouve en compétition, qu’on ne sait comment lutter, pris entre des considérations morales assez superficielles (il faut que les autres vivent aussi) et son propre intérêt, celui de ses enfants, son mode et sa qualité de vie dans la société choisie et à laquelle on appartient par toutes les fibres de son être.

Au cœur des 30 glorieuses dont je vous ai parlé on imaginait qu’un jour - on le voyait prochain - les tâches les plus pénibles seraient transférées à des machines: regardez ou lisez ce qu’a produit cette époque. C’est devenu techniquement possible mais, à un moment donné, on a cessé d’imaginer. Au nom du réalisme et face à la surpopulation, s’est-on résigné ou a-t-on préféré faire jouer la concurrence entre les hommes, pour des motifs différents: faire vivre les peuples et donc mieux répartir / exploiter les peuples? Car si ces rêves de progrès n’étaient pas Blancs, ils étaient Occidentaux au sens économique du terme: on avait oublié le reste de la Planète qui s’est rappelé à notre bon souvenir en 1973.

Pourquoi avoir renoncé à étendre ces rêves et revêtu de péplums nos héros d’anticipation?

Désormais, chaque peuple veut jouer son jeu (peut-être jusqu’à l’anarchie ou à la sécession) et chaque dirigeant normalement structuré joue celui de son peuple: concurrence effrénée. Chaque acteur économique joue son propre jeu, celui de la mise en concurrence et du rapport qualité/prix: il est intéressant de souligner que c’est peut-être le seul marché encore guidé par la demande. Le problème, c’est où et comment se répartit le fruit de ce jeu: si c’est dans un microcosme établi sur de micro-territoires, c’est alors que se pose un problème vu à l’échelle du monde désormais informé.

Tout est lié au déficit d’éducation, de formation, pas uniquement pratique car on n’a pas à fabriquer de la chair à pâtée bien adaptée à la demande, il faut influer sur la qualité de cette demande.

De l’éducation naît la compréhension et donc l’éveil de l’homme. C’est ce que devraient inlassablement répéter les églises au lieu de prendre avec compassion le monde tel qu’il est dans sa diversité ou de laisser miroiter une forme ou une autre de réincarnation pour réparer tout ça et le faire accepter.

Ce à quoi devraient se consacrer les organisations. Car le reste n’est que conséquences: la surpopulation est liée au manque d’éducation, à tous égards. De la façon la plus évidente, capacité à comprendre le monde et à agir sur lui. A vivre d’un savoir faire. A avoir pour ses enfants une vision d’avenir au lieu de les multiplier pour être surs d’en garder quelques-uns capables d’aider et plus tard de prendre soin de leurs parents âgés. De la refuser aux filles, histoire qu’elles ne fassent pas suer et que des hommes, même exploités, puissent exploiter, résultat grossesses à répétition et mortalité infantile, mères-enfants incapables de s’occuper de leurs bébés. Toutes formes de totalitarismes qui reposent sur les mouvements de masse et ensuite sur leur passivité…

On ne peut pas résoudre ce problème en une génération mais on doit s’y attaquer tout de suite. Pas de façon totalitaire: maintenant il manque de filles et si une fille est rare une fille devient chère et bientôt il va y avoir trop de filles or si…: d’une manière générale, les planifications du 20ème siècle ont largement généré les problèmes du 21ème.

J’espère qu’on ne le résoudra pas de façon criminelle et guerrière, ça ne profite qu’aux marchands d’armes (et aux trafiquants en tous genres).

On peut déjà en faire une priorité d’allocation des moyens. Tout le monde en parle mais les agences de l’ONU (UNESCO, UNICEF, FAO…) souvent œuvrent séparément et même en compétition, en tout cas rarement en parfaite coordination, tentant de colmater une brèche dans une situation qui pérennisera et reproduira le problème: par exemple, toutes les grandes famines actuelles sont liées à une guerre - les anciennes aussi, ce fut le cas du Biafra, on nous montrait des images terribles, on demandait des dons…

Au lieu d’agir, on nous demandait de finir notre assiette en pensant aux petits Biafrais, je ne vois pas ce que ça changeait?

… il n’y avait aucun reportage explicatif sur la guerre civile et les potentats qui étaient responsables de cela, au nom d’une idéologie, d’une ethnie, de richesses naturelles ou bien d’une religion. Cette guerre elle-même est souvent liée à la corruption donc à l’avidité, la plupart des problèmes d’épidémies et de salubrité sont liés à l’éducation sanitaire etc. Sur le plan des relations internationales, et tant pis pour le principe de non ingérence qui en a déjà pris un coup avec le lâchage des dictateurs, on doit conditionner les aides à des critères d’égale éducation: on fait des sacrifices pour aider, on peut bien imposer des critères, à prendre ou à laisser.

J’ai cité plus haut le fait qu’on commence à investir massivement dans le privé pour nos vieillards (tant mieux) - ce financement est nécessaire, l’Etat ne peut plus tout, tout seul, c’est une illusion ou une tromperie de l’affirmer - et qu’on ne le fait pas pour les universités ou les logements d’étudiants, c’est un peu caricatural mais c’est vrai et c’est révélateur. Or l’allocation des fonds est une façon de montrer ses priorités: si on prend pour exemples deux orientations très coûteuses, la procréation assistée au-delà d’un certain point de stérilité ou passée la ménopause et l’acharnement thérapeutique également au-delà d’un certain point…

celui du prolongement de fonctions essentiellement végétatives où il reste une forme de vie mais sans doute plus la personne: ce fut le cas de ma mère durant au moins les trois dernières années de sa maladie d’Alzheimer, alors que - reste peut-être d’une maigre conscience - elle fermait la bouche pour ne pas se nourrir et qu’on lui engouffrait cela de force avant de passer au goutte à goutte

… mériteraient la réintroduction d’une dimension naturelle sans que cela porte atteinte au Progrès (sauf si on l’érige en divinité) ni à la Vie. Pourquoi ce choix: parce que la santé rapporte et s’exporte et peut-être parce qu’on trouve - bêtement - qu’un étudiant coûte… et conteste. Mais aussi parce que les sociétés occidentales vieillissent et que donc elles pensent comme des « vieux » (protection, assurance, sécurité…), c’est la différence avec les années 60 où les aînés se sont coulés dans une société pensée par des jeunes (les mêmes qui sont vieux aujourd’hui, d’ailleurs).

L’éducation: vous n’aurez pas à vous battre pour y accéder, vos parents vous l’offriront même si à un certain point, en fonction de la valeur que vos parents donnent à l’éducation, il se pourra que vous ayez à exprimer votre ferme volonté d’aller plus loin, mes filles. Même si hélas et je vous en demande pardon, dans la famille je risque d’apparaître comme le contre-exemple: inutile d’aller trop loin, mieux vaut une formation appliquée: regardez votre Tante Be comment elle a fini…

sauf que pour « tante Be », la connaissance vaut tout l’or du monde et d’une certaine manière, c’est la morale de cette descente, ce qui fait que, malgré tous mes ennuis, je continue à me sentir privilégiée. Sachant que ma famille a trop d'affection pour moi pour m'ériger en cette sorte d'épouvantail à diplômes.

Accéder à l’éducation: ici et ailleurs, certains enfants n’ont pas votre chance.

Ce grand secret, d’une certaine manière, me conduit à prophétiser. Sur un avenir que je crois meilleur. Tout est en place. Il y a certains indices, des pistes de réflexions inattendues, des prises de position qui le sont tout autant. Mais cet avenir reste une virtualité. Il y aura de la résistance, on comptera sur la colère pour détourner de l’énergie: diviser pour régner, toujours la même histoire. Ne nous laissons pas faire,  soyons acteurs!

Que devient votre malle qui servit de prétexte à cette divagation? A cette mutation. Je l’ai refermée, on verra bien plus tard. Pour vous comme pour moi, il est plus salutaire d’enfermer le passé. Il est bien trop présent. Il va nous étouffer. Car dans cette malle aux souvenirs sont contenus aussi les rendez-vous manqués, le manque de volonté, les erreurs d’aiguillage, les miens mais aussi ceux du monde. C’est le passé, tout ça et comme la poussière, lorsqu’il recouvre tout on ne peut plus respirer.

Je préfère ouvrir une autre boîte: elle contient le présent, des choix. Différentes expressions du courage, politique, médiatique, individuel. De la conscience, morale ce serait mieux mais au moins déjà psychologique.

On ne s’en rend pas compte mais tout se met en place…

C’est peut-être le cas en chaque début de siècle: une chance nous est donnée. Il faut être vigilant, des hommes sont morts assassinés…

« Le plus grand danger à l’heure actuelle n’est pas, si je puis dire, dans les événements eux-mêmes. […] Il est dans l’énervement qui gagne, dans l’inquiétude qui se propage, dans les impulsions subites qui naissent de la peur, de l’incertitude aiguë, de l’anxiété prolongée." (

Jean Jaurès - Extraits de son dernier article dans L’Humanité du 31 juillet 1914)

… Et la guerre a eu lieu au prétexte de l’assassinat d’un monarque local, millions de morts pour respecter des alliances, tant de morts pour une parole donnée entre notables « vous devez respecter vos engagements ».

Et même les « circonstances » y participent.

Peut-être est-ce que c’est Dieu? Ce serait bien son genre, donner des indices, tendre des perches et nous laisser la liberté de choisir.

Les événements se précipitent, si on regarde bien c’en est presque incroyable. Mais on ne regarde pas ce qu’on vit sous son nez, on le craint ou bien on en profite « subito! », tout, tout de suite, même un Saint.

On ne regarde pas et notre vie devient un rendez-vous manqué, comme ma vie: c’est ce qui m’a poussé à vous la raconter. Ma vie qui cependant n’est pas finie sauf si je l’enfermais aussi dans une vieille malle ou si je ne regardais pas au fond de la boîte qui au contraire contient des virtualités donc l’avenir.

Ce qui importe à ce point de mon récit, c’est de bâtir, pour vous et même encore pour moi. Et tout est là. Il se pourrait - c’est une chance historique pourvu qu’on la saisisse, on: les peuples, leurs dirigeants, ceux aussi qu’on appelle les leaders d’opinion, qui décryptent et qui informent - qu’on puisse tout mettre à plat. On a le choix. A commencer par le seul choix véritable, entre le bien et le mal, le choix fondamental et qui sans cesse nous est donné, individuellement, collectivement.

Les cellules familiales, amicales, locales, nationales, affinitaires sont des lieux d’épanouissement et surtout de réconfort, parfois aussi d’immobilisme et de conservatisme.

La seule dimension qui compte aujourd’hui c’est le monde. Que nous pouvons changer au lieu de nous déprimer. Les outils nous ont été donnés, bons et mauvais selon ce qu’on en fait. Ils mettent au jour les affinités, y compris les plus paradoxales: voir apparaître des similitudes de valeurs, d’espoirs et d’angoisses entre deux peuples en guerre pose forcément la question du conflit, de ce qui bloque pour le résoudre.

Bâtis sur le partage, ils peuvent bouleverser les relations d’échanges et donc l’économie, certains le prédisent mais pour le moment  c’est une virtualité. De cette virtualité, nous sommes acteurs. Nous, adultes, pour vous qui en bénéficierez ou qui serez autorisés à nous reprocher ce nouveau rendez-vous manqué.

Au moins les circonstances ont de l’humour:

Plutôt de l’ironie puisque le mot implique le questionnement.

Ironie de la globalisation, des multinationales. A travers la standardisation des goûts, des modes, des cultures et des comportements qu’on leur a reprochée, elles ont fait naître ce qui va leur faire face, mis en œuvre par d’autres multinationales, celles du virtuel et de leurs créateurs atypiques: et c’est ainsi qu’apparaît peu à peu une opinion publique mondiale ou, pour le moment, des coalitions fluctuantes d’intérêts et d’affinités…

Affinités de comportements: cela existait dans ce qu’on appelait le « gotha » puis la « jet set » (un moyen de communication: le jet, un moyen d’expression partagé - l’Anglais -, mêmes études aux USA, en France ou au Royaume-Uni, mêmes repères culturels: dernier livre, film, mode, design…) dans laquelle on a maintenant fondu les « people » ce qui n’a pas élevé le niveau même si ça a augmenté « l’audience » et l’identification.

Ces coalitions, ces mouvements d’humeur qui rencontrent une attente, créent une forme de résistance impossible à appréhender. Et qui peut faire tomber des régimes.

Difficile d’imaginer et d’ordonner tout ça. Certains proposent un gouvernement des sages: est-ce pour organiser ou pour récupérer tous ces mouvements de « fous »? C’est un vieux fantasme sauf qu’il se réalisera non pas quand il y aura suffisamment d’intelligence car il y en a mais quand la morale en sera une composante indispensable: quand j’ai parlé d’éducation, c’était à tous les plans (ce qui ne pose aucun problème confessionnel ni de laïcité vu que les règles sont à peu près les mêmes partout, seule l’origine qu’on leur attribue change). Je ne vois à ce stade ni comment déterminer les sages ni comment les choisir: assez sages, assez indépendants, assez incorruptibles y compris (car c’est ici souvent que le bât blesse) lorsque le confort de sa progéniture est en jeu. Impossible d’appliquer (difficile en même temps d’expliquer pourquoi on les refuse) les critères de répartition retenus à l’ONU et dans toutes ses agences.

Qu’on ferait bien de réformer: on ne traite pas une famine, on n’en appelle pas à l’empathie universelle en laissant en place des dictateurs et les causes des conflits, bien souvent des diamants ou du pétrole enfouis sous terre.

Alors, ce sera l’anarchie? La soumission aux houles affinitaires et à leurs bouffées d’indignation ou de sentimentalisme? Non, la solution est là, elle existe: au lobbying des puissants va devoir répondre celui des impuissants (ça pourrait me faire du boulot). Et au plan national la démocratie, seul moyen de faire émerger et de choisir ses dirigeants puis de les contrôler; si on n’est pas content, de les changer.

Un pays (un pays moyen, sans ressources naturelles) ne peut plus rien tout seul: c’est un peu moins vrai qu’on le dit.

Par exemple, moi, je ne suis rien et je peux avoir de l’influence. Même si je ne suis pas publiée de façon traditionnelle, je mets tout ça en ligne - en réseau: « mon » blog, « mon » Facebook, « mon » youtube, mon compte sur Kickstarter… - et je pêche que pourra. Portails et fenêtres (gates and windows en Anglais, juste histoire d’insister sur l’humour) s’ouvrent, on ne peut plus rien enfermer.

Néanmoins, il faut aux Etats des alliances. Elles peuvent devenir fluctuantes comme ces mouvements de foule et comme le sont nos intérêts: on ne peut se bloquer sur des alliances intangibles avec ceux qui par ailleurs sont nos grands concurrents. C’est une façon malsaine de mettre en œuvre la théorie des jeux (voir Nash), c’est combattre en se coupant un bras, se rendre solidaires de choix qui sont faits pour nous concurrencer et donc dans un monde de rareté, faire la prospérité d’un peuple au détriment d’autres qui n’ont plus qu’à collaborer pour trouver à leur tour à qui prendre.

C’est mépriser et marginaliser les nouveaux entrants, ceux qui frappent à la porte: le G 20 s’est mis en place comme si de rien n’était, pourtant passer de 8 puissants à 20, ça méritait d’être salué. Comme l’Union pour la Méditerranée une fois débarrassée des dictateurs qui un jour sera un contrepoids et une autre possibilité d’alliances de toute façon opportunistes.

De mes études (voyez, ce n’est pas totalement inutile une intello), je me rappelle cette expérience du siècle passé, celle des non alignés même si elle fut faussée par l’existence des blocs. Par-delà les personnalités qui voulaient l’incarner (Nehru, Nasser, Tito…, ça ne vous dit rien, à vos parents non plus de toute façon), ce qui était intéressant c’était la troisième voie avec laquelle on pouvait jouer, avec laquelle a joué le général de Gaulle. Le contexte a fondamentalement changé (la construction était basée sur le conflit Ouest Est, on essaie de le remplacer par un conflit religieux) mais il reste qu’une nation - surtout si elle a quelque chose à négocier - peut adhérer à diverses  alliances au gré de ses intérêts, de ses priorités.

Je m’emballe et mon pauvre cerveau a oublié que j’étais désormais une exécutante, qu’on essayait au maximum d’occuper mon temps à mes tâches subalternes…

- Pouvez-vous m’appeler un taxi? Ou bien: apporter un petit café?

… pour que je me concentre, que je m’habitue et qu’on en ait pour son argent. J’ai même oublié que j’allais devoir y retourner…

Place de la Bourse, rue de la Banque, rue Vivienne, rue de Richelieu… En chemin je m’enfonce entre les édifices et les piliers rigides qui reflètent la puissance: des piliers rigides, les gros doigts de pied d’une statue censée être féminine qu’en passant j’imagine lézardée façon armée des 12 singes ou bien le jour d’après… Statues des commandeurs, du qui ne plient pas et qui donc… peuvent se rompre.

C’est tout le 20ème siècle et il ne se passe plus grand-chose au sein de ces édifices.

« Smile when your heart is aching, smile… »

Porte 21 - LA SORTIE…

« Be n‘est pas très financière» dit l’un d’eux en souriant.

« Il va falloir qu’elle le devienne. »

Je lève les yeux. Déjà 18h30.

Plus que l’heure de partir pour une petite employée arrivée à 9h15 et qui a mal au cul à force d’être assise. Et il me faut préserver du temps pour penser librement, c’est simplement vital.

… Une nuit …

« Il va falloir qu’elle le devienne, qu’elle le devienne, falloir qu’elle le devienne… »

… Un matin…

Le cadran indique 5 heures.

Dormir encore?

Rêver, peut-être… Je ne rêve plus du tout, je ne fais même pas de cauchemar ou bien celui de ma réalité. Quand j’étais malheureuse, je rêvais que j’étais heureuse. Maintenant je rêve que je suis coincée, prise au piège.

Plus le temps de dormir.

Je vis encore en plein cœur de Paris. Pour combien de temps? Je vais être éjectée. Et c’est normal, je n’ai plus rien à faire là, bientôt, si je m’intègre, si je ressors de l’armoire mes tailleurs gris ou noirs, je me demanderai même ce que j’ai pu faire là, j’accepterai de traîner jusqu’à 20 heures pour suivre les biorythmes de celui que j’assiste.

Je basculerai du côté gauche de la Force. Bloquée au 20ème siècle.

Je n’aurai plus rien à dire à mes amis bobos: pauvre, ils trouvaient ça original, tragique, presque chic.  Petite bourgeoise: sans intérêt.

Profitons encore un peu de la rive gauche.

Je sors. Il est maintenant 7 heures. Il n’y a plus de boulangerie ouverte si tôt.  Croissants chauds. Les grandes pâtisseries ouvrent trop tard pour que les viennoiseries du jour soient au petit-déjeuner: c’est sans doute pour faire un 4 heures?

Il y a toujours les grands cafés. Place Saint-Germain-des-Prés.

Tu verras bien qu’un beau matin fatiguée…

Un jour, à Saint-Germain-des-Prés, traversant devant moi les cloutés, un homme s’est effondré. Ou plus exactement, il s’est laissé glisser, il n’avait rien, juste envie de se coucher là, à quoi bon continuer ‘je n‘ai plus rien, je ne vois plus mes enfants« . Je lui ai tendu la main, je l’ai remis debout (il était lourd pour moi), un peu parlé et puis je suis partie, on était dans le même cas, je ne pouvais rien pour lui, terrible reflet d’un possible moi.

Que se passerait-il si tous ceux qui n’en peuvent plus se couchaient? Ou si comme au Japon ils se retrouvaient dans un bois, à l’ombre de Mishima?

Mishima. Le Guépard, les guépards, celui de Lampedusa et celui de Visconti. La fin d’un monde que la majorité n’a pas regretté. C’est le problème des décalés. C’est aussi le problème de ceux qu’on appelle « déclassés ».

Je n’ai pas envie de me laisser tomber. Plutôt envie de me battre.

Il y a les 2 grands cafés, déjà ou encore du monde à leurs tables.

Et à quelques pas un petit café.

5 filles et garçons. Avec cet air un peu fané de ceux qui n’ont pas du tout dormi. Le maquillage des filles a fondu, celui des garçons aussi d’ailleurs: un petit côté gothique qui leur va bien.

Guitares. Ils chantent et boivent de la bière. Je pense à ceux qui sont morts trop tôt d’avoir ainsi brûlé la vie et créé, que ce soit sur une plage de Rio (« ah se ela soubesse que quando ela passa o mundo inteiro…") ou en rejoignant Dieu pour fumer un havane. Alors je pense à moi qui ai toujours fait attention à tout. Et qui en suis arrivée là Avec une putain de relativement bonne santé, histoire de me faire suer encore longtemps, de profiter d’une retraite minable et vue mon hérédité, de finir en chiant dans mes couches dans ces fameux EHPAD avec des neveux et nièces qui viendront me voir une fois par mois et ce sera déjà mieux que les autres qui regarderont passer les enfants avec l’avidité des vampires assoiffés d’affection.

Si j’osais, je m’arrêterais et je leur dirais de ne surtout jamais faire comme moi, d’en profiter. De refuser. Ils m’offriraient une bière. Peut-être ma première cigarette. Je la fumerais…

Mais j’avance. Et je ne sais pourquoi, je pense à ce que j’aime, Mishima, le Guépard.

Finir sur quelqu’un d’autre, de bien meilleur que soi: il paraît qu’il ne faut pas faire ça. Comment finir, alors?

Dire qu’on ne peut être libre? C’est faux car si je n’avais pas perdu mon paradis, j’aurais été libre, en tout cas pour ce qui m’est essentiel, suffisamment libre pour mes priorités. Et tout ça c’est de ma faute. Le produit de mon histoire. Peut-être ma punition?

La pénitence… Les plus maso la voient même dans cette crise, juste retour des choses, la roue tourne, maintenant c’est le tour des pauvres, des exploités… Pénitence de quoi? De l’agneau non pas pour son frère mais pour ses grands pères et arrière grands pères. Qui ont fait quoi, d’ailleurs, à part travailler beaucoup, en partant bien souvent de zéro, pour sortir de deux horribles guerres, dans la première étaient déjà inscrits les germes des difficultés européennes et même  occidentales? Alors les pénitences trans-générationnelles…

Dire qu’on peut être libre, à condition d’en avoir les moyens. De se les donner…? J’ai vanté la bonté, arrivée à ce point, je me demande si ce n’est pas la détermination et la survie que je devrais saluer.

Peut-être devrais-je me dire qu'épuisé le capital chance, l’espoir et tout ce qui vous contraint à rester en vie est une arnaque pour quelqu’un comme moi?

Mais ce serait vache de terminer comme ça.

Plutôt finir sur Paris. Car on peut être libre. Comme ça tout de suite, au présent, en continuant à avancer. Paris, l’une des seules qui ne m’ait pas abandonnée. Qui donne tant gratuitement et d’abord la beauté. La liberté. Paris, comme moi, comme Venise, qui peu à peu risque d’être vendue, de perdre sa liberté, l’imperfection de sa beauté désormais liftée, aseptisée et naturalisée parce que  vendue à des amateurs qui pourront se l’offrir et n’en feront jamais partie: qui risquent de la changer pour se l’approprier. Un peu comme ma maison.

Je suis rue Bonaparte.

D’un côté, Saint Sulpice.

Et de l’autre mes quais...

La Seine.

Vous ne croyez quand même pas que j’allais m’y jeter? Finir ainsi un livre que je vous aurais dédié! En plus, je suis sure que je ne pourrais pas éviter de me mettre à nager.

La Seine, c’est juste pour traverser, pour aller dans le Marais.

A Rome, je me sens mieux au-delà du Tevere. Ici aussi, trans-Seine. Transfuge que je suis désormais. J’ai l’impression d’avoir encore ma place dans le Marais bien plus qu’à Saint-Germain-des-Prés que je n’imaginais jamais quitter, où j‘ai tous mes repères. Je ne pourrai pas non plus m’installer dans le Marais. Mais je m’y sens mieux, question de niveau de communication, ce niveau qui désormais va se situer à la hauteur du sentiment et de la sincérité. Comme une longueur d’onde qui s’éloigne de l’agressivité et sur laquelle certains êtres, de plus en plus nombreux parce que c’est contagieux et parce qu’ils le veulent, réussissent maintenant à échanger.

Le Marais, je le sens, pourra me protéger de cette conformité qui essaie de me happer. On pourra m’y comprendre. Et qui sait me sauver.

Etre libre ailleurs… Et en même temps coincée quelque part. Je croyais écrire le témoignage d’une descente. En fait c’est un hymne à la liberté et à l’individu ou plus exactement à la Personne que je ne vois pas de raisons de sacrifier au collectif car chaque personne est précieuse, moi comprise. Même si je n’ai pas porté de fruits. Mais je transmets, je donne sans doute autant sans chercher à m’approprier, à me valoriser à travers mes enfants. Je donne ne serait-ce qu’à vous deux, à vos parents je crois; et pas seulement mais là on entre dans  un autre univers que la famille ne connaît pas mais connaît-on jamais ses proches à part ce qu’on en imagine et par sa place au sein de la famille?

Je me rends bien compte que ce que je refuse c’est la vie de beaucoup de monde, en mieux d’une certaine manière et finalement c’est déstabilisant. Peut-être antipathique.

Le problème c’est que j’ai connu autre chose.

La réalité, c’est que je me suis débrouillée jusqu’à présent pour y échapper.

J’ai l’intention de continuer car c’est plus fort que moi. L’intention de sacrifier ma patte, s’il le faut dans le piège où l’on m’incite à rester, jouant au nom de la sécurité, sur la responsabilité et sur la raison.

« Et si tu ne te conformes pas c’est que tu dois faire une dépression, tu devrais consulter » : LE mot est lâché. Entendre ça dans une société collectivement dépressive sans vraiment de raisons de l’être et c‘est en partie ce qui la plombe. Un peu comme ceux, trop nombreux, qui prennent des anxiolytiques - soft lobotomie - comme si c’était sans conséquence de bouleverser ainsi la chimie du cerveau. Tout le monde me poussait à en prendre, médecins, entourage… Mon instinct de survie me disait de ne pas en prendre pour être sur mes gardes, pour rester éveillée. Et j’ai bien fait. J’ai fait croire que j’en prenais, on me trouvait plus en forme.

Partir, partir. En essayant de limiter les dégâts… pour les autres. Mais en prenant mes risques: on est trop assuré, c’est ce qui me tue, ce qui nous annihile. Tant pis, plus de mutuelle et alors, si je continue comme ça je vais crever, en tout cas socialement. Pour le reste, je peux juste payer l’appartement dont on va m’éjecter si je ne m'en éjecte pas moi-même, je peux juste manger, payer mon loyer, assurance, mobile, mon forfait internet.

Super!

Partir: j’ai des centaines de milliers de miles. Et pas un rond pour vivre sur place. J'ai quand même pris un billet avec mes miles. Et préparé une valise avec mes plus belles choses.

« Il est trop tard maintenant pour partir » et d’une certaine manière c’est vrai.

« Trop tard pour… » Fatal jeunisme! Ce n’est pas une volonté ni une conspiration, c’est une contagion, du fatalisme et une forme de malthusianisme. Car c’est aussi une tentation de désigner des boucs émissaires dans une société en crise doù ce qui caractérise l’émploi est le jeu des chaises musicales. C’est en train de changer et on voit apparaître des binômes, l’alliance des deux bouts de la chaine, jeunes et seniors, ceux qui ont le plus de mal à s’insérer: c’est sans doute au milieu que se trouve le jeunisme… forme de protectionnisme.

Et surtout parmi ceux qui ont peur de vieillir.

Vu que je n’ai rien à perdre et que je vis au jour le jour, j’emmerde le jeunisme. Et je prends pour plus tard mes modèles: Christiane Desroches Noblecourt, Alexandra David Neel ou, j’aime assez ça, Simone de Beauvoir, dandy au féminin, qui a réussi d’une façon ou d’une autre à vivre comme elle le souhaitait: c’est tout ce à quoi j’aspire. Et j’ai bien l’intention d’y arriver car si je n’ai qu’un but, ce sera celui-là.

« Tu ne vas pas abandonner un CDI, c’est ce dont tout le monde rêve. »

Apparemment les rêves de tout le monde ont bien changé: son CDI, sa retraite, une bonne couette, une paire de charentaises, une belle cuisine et de bons petits plats. Rien qu’en entendant ça je dois vraiment partir.

« Qu’est-ce que tu feras ailleurs? »

Quel ailleurs, je ne sais même pas. Un pays un peu frais. Un pays qui priserait ma culture, mon goût, même mon dilettantisme.

Comment? Quand? Où? J’aimerais le Brésil, l’Italie, on me dit qu’à Tanger on a une impression de vie…

Je vais partir.

J’ai entendu une voix…

comme Jeanne d’Arc sauf que depuis on connaît l’inconscient… le connaît-on vraiment?

… avant que tout cela n’arrive me dire ou plus exactement répondre à ma question que puis-je faire? :  « vends tout »…

… et suis-moi ai-je aussi cru entendre mais ça je ne suis pas sure d’être prête à le faire. En tout cas pas encore. Surtout que je ne suis pas sure d'avoir bien entendu

J’aimerais que cette épreuve ait un sens. Parfois je lui en trouve un. Un sens moral. Et, pour faire plaisir à la société, un sens collectif au lieu d’un hymne à la liberté individuelle. Parfois je trouve que ça n’a aucun sens. Surtout depuis que j'ai accepté ce job, comme quoi ça a du bon, je retrouve mes réflexes, mon individualisme, la juste dose de révolte, je veux rebâtir, au moins en partie, ma vie d’avant. Le problème ce sont les rabat-joies.

En réalité et selon les moments, je suis devant trois portes.

Sur l’une est inscrite « résigne-toi » mais celle-là, je sais (et ce pourrait être le seul mérite de cette narration) que je ne la prendrai pas quoiqu’il m’en coûte. Sauf s’il en coûte aux autres, ceux que j’aime.

Sur l’autre porte est inscrit: fin de l’histoire, je préférerais à la première.

J’ai déjà dit que je ne me suiciderai jamais. Physiquement, je ne pourrais m’empêcher de résister. Je ne le ferais pas non plus pour ne pas peiner ma famille, la culpabiliser. En même temps, puisque j’essaie d’être honnête, tout le monde fait pression pour qu’on vive et un jour tout le monde attend que l’on calenche dans une maison de vieux. D’un côté on laisse un beau souvenir - et le plus tôt est le mieux -, de l’autre juste une vague impatience et un souvenir frippé.

J’ouvre la troisième porte. Elle est ancrée dans le présent mais sans aucune visibilité, rien qu’une infinité de petits points qui s‘entrechoquent… Energie.

Je ne sais pas ce que je deviendrai. Cela ne dépend pas que de moi. Je sais que j’ai décidé d’être libre tout en essayant d’être aimante et que tout se fera à partir de ce choix. Je peux réussir et retrouver ma vie d’avant, redevenir relativement égoïste… et heureuse. Je peux servir et devenir meilleure. Je peux transmettre, j’aime de plus en plus ça. Je ne sais pas. Je ne sais pas si j’ai vraiment changé ou si pour le moment je fais juste profil bas. Je ne sais pas jusqu’à quel point je suis capable d’aimer même si je me sais encore incapable d’aimer ceux qui ne sont pas aimables ce qui déjà est une limite. Je ne sais pas jusqu’à quel point non plus j’aurai envie de profiter.

Tout ça peut-être et chaque chose en son temps.

Portes 22 et 23: Slava's snowshow.

... A force de marcher le soir est tombé.

Je suis dans le 18ème, près de la rue des Abbesses. Parce que j’aime bien aussi ce coin. Finalement j’aime bien tous les quartiers Bobos, ils sont plus doux quoiqu’on en dise.

Je rejoins le boulevard de Clichy. Une queue devant le Trianon Palace: Slava’s snowhow. J’avais assisté à la première représentation en France, c’était au temps du paradis perdu, j’en garde une impression d’émerveillement et de douceur.

Sûrement plus de place. Pourtant quelqu’un sur le trottoir brandit une place à vendre, empêché pour ce soir.

Le spectacle va commencer. Les décors sont à nus, tout simples. Un tissu bleu et deux trous, un pour la lune et un pour le soleil, l’essentiel finalement. Il y a une rumeur: cela vient de la scène mais la salle lui répond, les spectateurs, petits et grands ronronnent d’anticipation de ce moment de rêve. Tous ceux à qui l’on parle, car tout le monde se parle ici pour mieux communier à ce moment d’évasion, tous disent hélas la même chose:

- Je suis si fatigué, fatiguée, cela va me faire du bien de voir du beau, de rêver un peu, de me changer les idées. Avec ce qui nous attend…

Tout le monde est-il si malheureux ou plus exactement tout le monde a-t-il une perception aussi angoissée du proche avenir? Cette impression de dernier Noël avant… Et si on arrêtait de nous plomber? De se plomber. Pour vivre le moment présent. Carpe diem, la sagesse.

Slava serait un paradis artificiel. Sans risque sauf l’addiction. En sortira-t-on plus heureux ou simplement nostalgique d’en sortir? Si on en sort plus heureux aura-t-on à nouveau envie, envie de se battre contre la fatalité, envie de refuser ce qui est injuste et surtout envie de résister à la colère car c’est ce qui menace, qui est la pire des choses et qui peut-être est recherchée par tous les Scrooge de la terre qui préfèrent la colère (surtout si on peut la détourner vers d'autres cibles) car elle est le contraire de l’énergie, l'énergie de la lutte, l'énergie de l’union qui est ce qui a toujours été craint, « diviser pour régner ». Je vérifie que mon portable est éteint pour ne pas troubler nos gentils clowns mais aussi parce que justement les Scrooge ne laissent aucun répit pour les fêtes, au contraire ils enfoncent le clou, estimant que nous sommes ramollis, qu’on aimerait être tranquilles et que c’est le moment pour eux d’en profiter. En même temps comment espérer une trêve des confiseurs dans un univers qui se fout éperdument du p’tit Jésus…

…et des autres fêtes de lumière, je pense à Hanoucah qui est fêté à peu près au même moment - ce n’est peut-être pas un hasard même si Noël correspond au solstice qui après tout fête une étoile tout comme il est possible qu'Akhnaton ait vénéré ce qui fut la religion de ses plus lointains ancêtres mais c'est (apparemment) une autre histoire ou bien un éternel retour -. On fête Hanoucah un peu plus longtemps ce qui est bien car il faut se mettre « in the mood for » une fête surtout lorsqu’elle a du sens: je suis passée rue des Rosiers, la fête se préparait, des mets, des pâtisseries, 44 petites fioles d’huile d’olive colorées qui m’ont fait très envie, multitudes d’étoiles.

… Ils se foutent de toutes les fêtes, cirque des peuples, eux ne prisent que l’efficacité et le rendement. Eux? Scrooge? Tomberais-je dans la théorie du complot? Non, il s’agit d’un système auquel on a tous participé soit par action, forme de schizophrénie, soit pas omission et qui ressemble désormais à Brasil, à 1984 et au meilleur des mondes avec quelques alpha, le tout en même temps et en pire peut-être car c’est réel et immatériel à la fois, comment lutter contre l’immatériel surtout lorsqu’il est global? Le seul moyen de lutter c’est la personne, la grandeur de la personne, le retour au capitalisme de la personne

sauvagement éradiqué non par une volonté mais par un laisser faire face à l’avidité et une incapacité d’adaptation mais aussi hélas une incapacité de penser, gauche et droite confondues, consommateurs à la recherche du prix moindre détruisant ainsi leurs propres emplois pour devenir dans le même temps de plus en plus obèses: les commerçants non franchisés ont disparu et rares deviennent les moyennes surfaces au point qu’un jour peut-être disparaîtrait mon Bon Marché ou au moins ma Grande Epicerie faute de consommation nationale suffisante (car on ne peut vivre du seul tourisme sinon l’Egypte - c’est-à-dire les Egyptiens - serait prospère). Les centres villes se sont vidés. Les revenus des taxes sont allées à des périphéries tandis que les villes s'endettaient supportant l'essentiel des infrastructures sans le retour sur investissement. Des industries traditionnelles ont fermé, je pense à de chers amis qui avaient une usine de lurex, ce tissu métallisé, grand boom dans les 70s et soudain le lurex s’est démodé, au lieu de les aider à s’adapter, on les a liquidés, le lurex est revenu (sans doute aujourd'hui vient-il de Chine ou d'ailleurs, la Chine devient "trop chère") et le chef d’entreprise a été détruit.

Ce serait possible, peut-être dur car il y a toujours eu des rétorsions contre les tentatives de bâtir des sociétés différentes surtout quand elles peuvent réussir, surtout si on plante au moins temporairement des créanciers (embargo, blocus, mise au ban », pressions, chantage etc. « vous devez respecter vos engagements », c’est tout ce qui compte, vos peuples ou simplement des êtres parmi vos peuples peuvent bien en crever).

Mais c’est possible, il faut le penser (intellectuels), il faut le mettre en œuvre (hommes et femmes politiques et entrepreneurs), il faut le soutenir (peuple). C'est possible dans un pays avec autant de savoir-faire, créativement si performant (designers, graphistes, stylistes...) qui font la différence qui crée la rareté et donc l'envie d'avoir, si fort aussi car ceci soutient cela, en communication, avec autant d'inventeurs et de techniciens: on peut lutter, quand à acheter Français ça ne se décrète pas, ça va se faire, cela se fait déjà tout seul.

Dans la salle le son monte. Il faisait frais en arrivant, maintenant il fait beau, j’ai écrit il fait beau au lieu de il fait bon et je laisse ce lapsus car il est significatif.

Le son monte jusqu’à une intensité insoutenable, les oreilles vrombissent, les fauteuils vacillent.

Fumée. Et un petit clown jaune ébouriffé. Avec juste un balais. Sur la musique de Vangelis. La magie vient de commencer. Etant au 2ème rang, je m’en prends plein la vue mais au sens propre du terme, jets de clowns facétieux. Je ne vais pas vous raconter le spectacle. Allez le voir, mais c’est hélas à guichets fermés, l’année prochaine alors, prenez vos précautions. Sachez juste qu’il se termine comme d’habitude avec de gros ballons que tout le monde se renvoie, tout le monde joue avec les clowns et cela dure comme ça tout le temps que de part et d’autre de la scène on veut prolonger la magie. Et refuser de sortir. Pour moi cela aurait bien pu durer tout l’instant si l’instant pouvait devenir ma vie, si je pouvais être enfermée dans un de ces ballons et virevolter ainsi débarrassée de toute cette méchanceté.

Peu à peu, doucement, les clowns sortent de scène, un des clowns me fait un petit au revoir de la coulisse, je lui réponds, il me refait coucou, il disparaît. Je me sens triste et seule.

Car il faut bien sortir même si l’on sort meilleur. Je me dis que je résisterai à la colère. Je me dis que c’est la grandeur de l’être humain que d’y résister, je me dis aussi qu’il vaut mieux se laisser détruire mais dans la dignité sans jamais rien lâcher. Car à ce stade on est en train de me détruire, de toutes part, à tous égards, de détruire ce qui fut ma personne et que j’aimais bien, que d’autres aimaient aussi qui restent mes plus chers soutiens.

Je me dis ça boulevard de Clichy. Et je me dis aussi parce que je me fais un petit peu trop saluer à cette heure que je n’aurais peut-être pas du sortir avec mes cuissardes noires. Je remonte jusqu’à la rue des Abbesses pour récupérer mon métro. C’est calme: normal, l’avant-veille de Noël.

Mademoiselle, mademoiselle…

Sympa de m’appeler Mademoiselle. Alors je me retourne, espérant cependant que ce n’est pas à cause de mes cuissardes? Un jeune garçon, façon rappeur, émerge d’une voiture où il buvait avec un copain.

- Je peux vous souhaiter un joyeux Noël? Vous allez le faire en famille?

- Oui mais un peu tristement.

- Moi aussi je suis triste.

- Alors je forme pour vous des vœux.

- Je peux vous embrasser?

Là j’avoue que j’appréhende un peu, à cause de mes cuissardes et parce qu’il sent franchement la bière. Mais il m’embrasse sur les deux joues comme un fils qu’il pourrait être. Je repars.

- Mademoiselle, mademoiselle…

Ce soir je fais une cure de Mademoiselle, sûrement la nuit ou le miracle des clowns qui m’a rajeunie. Je regarde mon reflet dans un miroir de passage et c’est vrai, mes joues sont roses et rebondies, mes yeux défatigués, il reste un confetti argenté accroché à mes cheveux: le bonheur, seule cure de jouvence à la portée de tout le monde: le bonheur… dans la douceur, l’autre n’est qu’illusion.

Je me retourne donc à nouveau. Et le jeune garçon m’offre une rose sortie d’on ne sait où. Je vous prie de me croire car tout ceci comme le reste de ce blog est vraiment arrivé aussi incroyable que cela puisse paraître. Aussi incroyable que ce billet retrouvé dans la poche d’un de mes manteaux abandonnés alors que je n’avais plus un sou parce que ma carte était bloquée (pour cause de plafond dépassé: joyeux Noël) et qu’on était le soir et que sans ce billet je n’aurais pu voir Slava.

Je finirai sur cette rose. Même si j’ai avancé. Si j’ai pris le métro. Et si j’ai continué à me dire que c’est dommage que telle une photo on ne puisse être figé dans un moment heureux. Ou enfermée dans une boule…

F prisonnier.jpg

Boule de neige secouée par un clown qui m’emmènerait partout avec lui tandis que sur une table abandonnée sonnerait l’air faux d’un téléphone portable.

J’approche de ce qui fut, est encore mon appartement. Je passe place de Furstemberg. En fredonnant machinalement Vangelis.

- C’est bien de fredonner. D’être heureux.

Une dame. Sur cette magnifique place.

- Je fredonne pour oublier mes soucis.

- Oh! Alors Joyeux Noël.

Il y a tant de belles personnes. A l’intérieur de soi. Elles s’expriment en ce moment. Il reste à les unir. Et à minoriser ceux qui n’en sont pas.

Le monde a déjà changé: on peut parler de la bonté, de morale même. Il n’y a pas si longtemps on m’aurait trouvée niaise: que s’est-il donc passé pour que l’on trouve la bonté niaise?

C’est ainsi hélas qu’on en est arrivé là. A la croisée des chemins.

La 24ème porte: ouverture de la malle

Maintenant il est temps d’ouvrir cette malle.

Il y a d’abord un chiffre, rendu célèbre par un film, plus important qu’il y paraît, moderne en cela, puisqu’il inaugurait le retour de la faute et, effet de la cause, de la sanction - certes excessive - de la faute :

« 7 »

Péchés capitaux: « Greed », l’avidité, luit particulièrement. Quoique l’orgueil, ce que Freud a appelé la volonté de puissance, reste au centre de tout et d'une certaine manière commande tous les autres. Et en réponse 7 commandements qui sont de les éviter et que l’on doit porter en soi comme une colonne vertébrale. D’abord les éviter pour soi car il n’y a vraiment que sur soi que l’on puisse agir. Ou plus exactement il faut commencer par agir sur soi car d’une certaine façon les choses commencent déjà à changer, le regard d’abord que l’on porte sur les autres.

Il y a dans cette malle un bel Italien…

Rencontré quand mon père s’en allait, né le même jour que lui. Et qui portait le nom d’un ange. Cela semble incroyable mais comme tout ce que j’ai écrit ici, c’est vrai.

Une histoire courte. Séjour à Naples. Une rencontre sur les hauteurs de Naples. Voyage à Rome. La jouissance simple de l’Italie. Peut-être moins performante que nous (quoique pas à l’export). Sans doute plus fondamentalement heureuse pour des raisons complexes et délicates à étudier mais qui se sentent lorsque l’on est en Italie, qu’on se parle dans ces petits commerces de qualité qui continuent à exister (déjà une différence) : comment préserver cette qualité et n’est-ce pas à cela que l’on veut s’attaquer quand il est plus rentable de conformer l’ensemble du monde et peut-être de faire payer ceux qui restent difficiles à conformer, quand il devient alors tentant et plus intéressant de prendre tout de suite un maximum à une Europe passée à un stade de consommation plus qualitatif donc moins bêtement consommatrice, réticente à la fumée de cigarettes, à la pollution, aux OGM, de plus en plus sensible aux pesticides, culturellement résistante avec en plus en France des exceptions qui d’ailleurs ne tiendront pas longtemps…

J’étais à Naples…

J’aimais aller à Venise en Janvier, avec un peu de chance une pellicule de neige sur la piazza San’ Marco, rêve de « Carabinieri ». Mais en Septembre ou en Mai, j’allais à Naples et sur la côte Amalfitaine, lorsque fleurissent les fleurs de citronnier. En ces temps, Capri est toujours une perle.

C’était peu de temps après avoir perdu mon paradis. Tentant d’en prolonger l’illusion. J’y arrivais, curieusement, un peu de magie compensant les moyens. J’y arrivais car la villa des descendants du condottiere valait bien à mes yeux, avec ses meubles authentiques, le San Pietro ou le Sirenuse.

J’étais à Naples, je visitais ce château Sant’Elmo, paranoïde et massif, bâti par les Angevins. J’étais perdue dans le château qui, à l’instar du castello Sant’Angelo, à Rome, a également servi de prison et qui lui aussi reste imprégné de ces souffrances.

Francesco, Romain, était aussi perdu que moi. Et c’est ainsi que je rencontrais Francesco, que je l’appréciais aussi: un homme aussi perdu que moi et qui le reconnaît ne peut être un macho. Il me reste de lui le rire et les promenades à pied, le Trastevere. Des baignades à Ostie. Il me reste le vin d’Italie, un baba chez Gambrinus, des glaces au Panthéon… Il me reste de lui des souvenirs délicieux. Ceux d’une vie simple avec un homme intelligent et qui me plaît physiquement, ce qui est important. Un homme de mon âge car je n’ai aucun goût pour les tendrons. Ni pour les barbons. Sortir de ce marasme. Secouer la semelle de mes chaussures. Partir pour l’Italie. Ou ailleurs: on m’attend en Thaïlande. Des amis en Equateur. Et, pour me croire encore libre, j’ai échangé mes miles contre un billet open en business pour LA.

Pourquoi parler de cet Italien. Parce que peut-être rien n’est fini pour moi. Parce que d’une certaine manière, avec son nom d’ange, il représente ce cheminement dont finalement, malgré les dangers, malgré les obstacles, je me félicite: il a mis dans mon intelligence un peu de décontraction, du cœur dans mes calculs, du vin fruité dans mon eau froide. C’est largement grâce à luii que j’ai changé et j’aime ce changement.

Partir: a last dance in Venice…

Partir? Tout quitter? Il y a dans cette malle ce qu’on trouvait au fond de la boîte de Pandore qu’on doit se donner la peine de sortir: l’espoir.

Il y a des prénoms, de ceux qui m’ont aidée car ils m’ont entendue et comprise : anciennes connaissances vues sous un nouveau jour, celui de la fidélité, des mots justes, de l’amitié intacte ; nouveaux venus sans qui je n’aurais sans doute pas survécu: il y a Hawa, Pierre, Philippe, Georges, Maurice, Hugues, Francesco, Pichitra, Yvonne, Bernard, Eric, Christine, Nicole, Gaelle, Sophie, Cécile et Nicolas, Janine, Alain, Hermine, Sami, Aurélien, Ariane, Aude, Fara, mon Jean-Mi et mon JJ…

Que tous j’invite afin de les remercier à ma table de Noël virtuelle et donc surabondante: "Je voudrais mes amis vous offrir à ma table les meilleurs vins, les meilleures nourritures... des herbes délicates et des liqueurs aux couleurs envivrantes"

Et tout au fond de la malle, juste sous le mot « espoir », il y a 2 photos, celles de deux jolies petites filles en devenir et de mon rôle même marginal dans ce devenir, peut-être en vous contant ce qu'est la beauté du monde et celle de l'instant précieux entre les êtres qui rend bon. Et c’est ainsi que j’en finis, comme j’avais commencé: sur vous, E et A. Pour qui cela vaut la peine non seulement d’exister mais d’être responsable.

Je suis maintenant devant la 25ème porte, il nous reste à l'ouvrir…

25ème porte

Joyeux Noël! Joyeuses fêtes à tous. Feliz Natal, felice Natale, fröhe Weihnachten…

Belle année qui sera en partie ce sue vous en ferez. Après toout c'est aussi l'année du Dragon, le meilleur des signes.

Les vœux que je forme: soyez éveillés. Pas indignés car je suis désolée mais l’ultra gauche n’a plus non plus son mot à dire: elle a échoué et plus que largement contribué à l’échec en brouillant les messages, « raison d‘avoir eu tort », tectonique de la pensée!

Refusons la colère.

Soyons déterminés, calmes et agissants.

Sans perdre de vue l’essentiel. La spirale dans laquelle nous nous sommes laissés entraîner, sans résister et même parfois en l’accélérant, est mauvaise. Il faut en sortir. Prendre sa part de responsabilité mais ne pas accepter de prendre toutes les responsabilités. Il faut changer le système, refuser tout en agissant, se battre avec les armes de la qualité et de la force morale d’un peuple bien plus uni et homogène qu‘on l’imagine, je le redis et je l’expérimente de façon plus aigüe lorsque je retrouve mes compatriotes de toutes origines à l’étranger.

Ne pas se laisser distraire, surtout par la colère que l’on détournerait vers des routes secondaires ou des boucs-émissaires.

Il n’y a pas non plus de raison d’accepter de se faire sacrifier sur l’autel des erreurs qu’on voudrait nous faire oublier faute d’avoir prise sur elle: ce qui est arrivé, pour ce qui est des causes immédiates, est d’abord arrivé parce qu’il y a eu la crise américaine des subprimes, multiplication de crédits à risques - dire qu’on ne l’a pas vu venir est faux, on cavalait en fait en se demandant quand elle allait éclater -; et cette panique financière (inextricable jeu de mistigri qu’on a alors découvert, éberlués: Nash pour le coup en serait devenu complètement fou) a conduit pour se refaire à se rabattre là où il y a encore de l’argent à ratisser et surtout une possibilité de chantage, peuples pris en otages: dettes souveraines des Etats qui jusqu’alors ne gênaient personne, considérées comme fiables et qui pourtant étaient déjà très élevées même si elles se sont aggravées pour limiter les dégâts de cette crise dans laquelle les Etats eux-mêmes n‘étaient pour rien mais qui risquaient d’y voir sombrer leurs plus grosses banques qui avaient à la fois spéculé mais aussi fait en sorte d‘obtenir sur le marché les taux les moins élevés dont on a profité sans que ce soit en connaissance de cause. Sachant que chacun (entreprises à 85% mais aussi collectivités, institutions) paie pour être (mal) noté par les agences de notations car n’être pas noté attire la suspicion: quelle bonne idée pour se de faire payer!

Sauf que nous ne sommes pas des fourmis, nous ne sommes pas des abeilles ou des termites, nous sommes des êtres individuels mais aussi collectifs, par nature et pour mieux se protéger, combiner les énergies, bâtir, optimiser les résultats. Chacun de nous est une personne qui ne vit pas si longtemps et qui majoritairement ne croit plus vraiment au paradis. Nous ne gagnerons pas tous au Loto et ce n’est pas sur certains de ces « people » grisés, sans autre idée que dépenser et faire des excès qu’il nous faut nous calquer.

Nous ne serons jamais vraiment égaux et c’est aussi pour avoir voulu faire croire que c’était possible qu’on en est arrivé là par le gommage ou la dérision de tout ce qui permettait de structurer l’être humain, morale (religions comprises qui par leur dogmatisme, hélas, ont souvent contribué à scier leur propre branche), transmission et toute forme d’élitisme - au sens de l’exigence - dans l’éducation au point qu’on a créé un super élitisme. Alors que tout ce qu’il faut, dans la société évoluée dans laquelle nous vivons, c’est donner aux enfants des chances égales de formation. Et mettre en avant nos différences au lieu d’accepter de nous conformer et donc de nous globaliser.

Il est temps d’en terminer avec les restes d’un monde manichéen devenu schizophrène: c’en est fini à tous égards de la guerre froide. Tout reste maintenant à construire. Dans quelques années tout sera différent, le durable, l’écologie, les nouvelles énergies… auront changé le monde. Reste à continuer à y jouer un rôle pas forcément majeur mais à la hauteur de notre culture, de nos valeurs et de nos savoir-faire. Pour cela il nous faut garder les yeux et surtout l’intelligence et l’imagination ouverts, ici et maintenant.

Quant à moi, quoiqu’il m’en coûte, je ne resterai pas bloquée dans le passé, coincée dans une boule de neige ou bien à gonfler de toutes parts assise sur un siège de bureau en train d'assumer la sous-délégation de tâches qui vont d'apporter un café à confirmer un rendez-vous alors que je suis capable d'ananlyser, d'élaborer des stratégies, de décrocher des rendez-vous indécrochables: gâchis pour moi qui crains de perdre mes facultés et mes ressorts, gâchis pour la collectivité. Sortez-moi de là, je vous en prie, je crains de devenir ce que je suis....

...« Ouvrez, ouvrez, la cage aux oiseaux… » Pour le moment, je suis un oiseau dont les plumes perdent peu à peu leurs couleurs.

Mais hauts les coeurs, c'est Noël. Make a wish! Je vais redevenir un être libre. Coûte que coûte.

Et, je ferme les yeux, je fais un voeu.

I send an SOS to the world...

If anyone, somewhere, can use the skills, energy, involvement, elegance that, apparently, my country does not need, I'm coming! At once.

Quando alguen em qualquer lugar pode usar as habilitades, energia, envolvimento que, aparentemente, o meu pais nao usa, estou voltando, Brasil! Imediatamente.

Quando chiunque, dovunque possibile utilizar la capacità, l'energia e l'eleganza che, apparentemente, il mio paese non usa, sto arrivando! Subito.

Когда кто-нибудь, где-нибудь может использовать навыки, энергии и участия, что, видимо моя страна не использует, я иду!Немедленно.

Cheers!

29.12.2011

Actualité intemporelle

Ci-dessous, texte anonyme. Trouvé dans une église de Boston, au 17ème siècle.

Chaque phrase n'a pas une ride, certaines sont plus que d'actualité. Remarquez qu'il y a des textes de Sagesse plus anciens encore qui eux non plus n'ont pas pris une ride. Et qui ont largement inspiré ce texte que j'aime publier régulièrement et surtout maintenant car en période de doute, ce peut être une force:

"Allez tranquillement parmi le vacarme et la hâte, et souvenez-vous de la paix qui peut exister dans le silence. 
Sans aliénation, vivez autant que possible en bons termes avec toutes personnes. 
Dites doucement et clairement votre vérité ; et écoutez les autres, même le simple d'esprit et l'ignorant ; ils ont eux aussi leur histoire. 
Evitez les individus bruyants et agressifs, ils sont une vexation pour l'esprit. 
Ne vous comparez avec personne : vous risqueriez de devenir vain ou vaniteux. 
Il y a toujours plus grands et plus petits que vous. 
Jouissez de vos projets aussi bien que de vos accomplissements. 
Soyez toujours intéressés à votre carrière, si modeste soit-elle ; c'est une véritable possession dans les prospérités changeantes du temps. 
Soyez prudent dans vos affaires; car le monde est plein de fourberies. 
Mais ne soyez pas aveugle en ce qui concerne la vertu qui existe ; plusieurs individus recherchent les grands idéaux ; et partout la vie est remplie d'héroïsme. 
Soyez vous-même. Surtout n'affectez pas l'amitié.
Non plus ne soyez cynique en amour, car il est en face de toute stérilité et de tout désenchantement aussi éternel que l'herbe. 
Prenez avec bonté le conseil des années; en renonçant avec grâce à votre jeunesse. 
Fortifiez une puissance d'esprit pour vous protéger en cas de malheur soudain. 
Mais ne vous chagrinez pas avec vos chimères. De nombreuses peurs naissent de la fatigue et de la solitude. 
Au-delà d'une discipline saine, soyez doux avec vous-même. Vous êtes un enfant de l'univers, pas moins que les arbres et les étoiles ; vous avez le droit d'être ici. 
Et qu'il vous soit clair ou non, l'univers se déroule sans doute comme il le devrait. 
Soyez en paix avec Dieu, quelle que soit votre conception de lui, et quels que soient vos travaux et vos rêves, gardez dans le désarroi bruyant de la vie, la paix dans votre âme. 
Avec toutes ses perfidies, ses besognes fastidieuses et ses rêves brisés, le monde est pourtant beau. 
Prenez attention. Tâchez* d'être heureux."

J'y ajouterai car ce sont des défis auxquels les temps à venir vont nous confronter:

Refusez la colère. Respectez les Personnes. Et soyez doux avec les faibles car c'est l'honneur de l'homme.

* "Tâchez" comme à "chaque jour suffit sa tâche" (plutôt que peine): il ne s'agit pas d'essayer et moins encore de fatalisme, il s'agit d'oeuvrer.